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Droit des femmes en Méditerranée : révolution, régression ? Une table ronde organisée par FFM

Les droits des femmes face au conservatisme

Droit des femmes en Méditerranée : révolution, régression ? Une table ronde organisée par FFM - Zibeline

Rendez-vous habituel et très attendu des Rencontres Films Femmes Méditerranée, la Table Ronde, en partenariat avec Arte, se déroulait cette année au Mucem sur le thème Droit des femmes en Méditerranée : révolution, régression ? Pour lancer le débat modéré par Karin Osswald, l’équipe de FFM avait choisi le documentaire d’investigation d’Alexandra Jousset et Andrea RawlinsGaston : Les Croisés contre-attaquent, et invité le producteur du film, Patrice Lorton, une historienne, Florence Rochefort, et une universitaire marocaine, Sanaa El Aji, auteure d’une thèse Sexualité et célibat au Maroc (2017).

Des alignements de tombes minuscules. Des pierres dressées sur lesquelles seule une année est gravée, accompagnée d’un nom et, pour toutes, du même « prénom » : Céleste. Çà et là des fleurs, un ourson, un cœur. Nous sommes dans un cimetière de Lombardie et ce qui est enseveli là, ce sont des fœtus récupérés dans les hôpitaux après avortement à l’insu de celles qui les portaient. Une pratique peu connue qui étonne comme étonnent l’ampleur, l’organisation, la coordination des mouvements anti IVG en Europe et au-delà, révélées par le film. Les réalisatrices interviewent les nouveaux Croisés confortés par la montée des Droites : ce sont des politiciens à Bruxelles, des hommes d’affaires, des intellectuels, un médecin italien objecteur de conscience, des jeunes qui se nomment « Les survivants » et lèvent leur mains en pliant un doigt pour symboliser le frère ou la sœur qui leur auraient été enlevés.

En contrepoint de ces discours, la douleur d’une mère dont la fille enceinte de jumeaux est morte parce que les médecins italiens ont refusé d’interrompre la grossesse qui était en train de la tuer, une Polonaise, une Italienne en colère, confrontées aux obstacles mis en place pour rendre difficile leur IVG malgré sa légalisation, une autre plus âgée qui raconte un avortement clandestin d’autrefois, sanglée à une table. Le cintre, symbole des avortements clandestins auxquels les femmes désespérées ont encore recours, revient régulièrement dans l’image, comme la menace d’un retour possible, 43 ans après la loi Veil ! Les réalisatrices exposent les discours, révèlent les non-dits, établissent les connections entre les groupes européens et leurs financeurs, fondamentalistes russes ou évangélistes américains. Mais surtout elles explorent les stratégies des Croisés. Fi de l’épée et du cheval : les tenants de l’Ordre moral utilisent Internet, font parler des jeunes aux jeunes, se servent de discours pseudo-médicaux, montent des actions marketing, orchestrent la désinformation en ligne, utilisent le droit européen comme en 2013 avec la pétition One of us en faveur de la protection des embryons qui a obtenu 1,7 million de signatures. Quand ils ont le pouvoir comme en Hongrie, ils introduisent l’éducation à la famille pour modeler les jeunes esprits. Ils reprennent à leur compte le discours écologique pro-vie en le rendant intégral. C’est glaçant ! On pense à La Servante écarlate de Margaret Atwood adaptée en série. On pense à Simone de Beauvoir si souvent citée : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Cette vigilance est celle qu’on doit avoir devant la montée des fascismes, des partisans « d’une société fermée qui rêve de frontière et de police des corps ». Car tout est lié et le débat l’a bien montré. L’appropriation du corps de la femme. Le fantasme d’une virilité menacée par tout ce qui rétablirait l’égalité entre les sexes. Dans l’occident chrétien comme dans les pays islamistes. Toutefois S. El Aji a rappelé qu’au Maroc, malgré le poids religieux, la pilule du lendemain est en vente et les contraceptifs aussi. Chaque avancée est précieuse. Chaque geste aussi : celui des manifestants qui, au même moment, défilaient dans les rues de Marseille pour soutenir l’Aquarius. Celui du Comité des Nobels décernant leur Prix de la Paix à Denis Mukwege, le « réparateur des femmes » et à Nadia Murad, une des 3000 yezidies réduites à l’esclavage sexuel par les armées de Daech.

ÉLISE PADOVANI
Octobre 2018

La table ronde s’est déroulée le 9 octobre au Mucem, Marseille, dans le cadre des Rencontres Films Femmes Méditerranée

Photo : Karin Osswald, Sanaa El Aji, Patrice Lorton et Florence Rochefort -c- Elise Padovani