Réforme de l'orthographe : rien de mieux que l'élaboration d'une langue commune

Les deux ailes d’imbécillité

Réforme de l'orthographe : rien de mieux que l'élaboration d'une langue commune - Zibeline

La dite réforme de l’orthographe, élaborée en 1990 par des lexicologues et des grammairiens soucieux de corriger des difficultés inutiles, soulève aujourd’hui des passions identitaires…

Quel est, pour les Français, le plus évident des marqueurs de classe ? Certainement la maîtrise parfaite de l’orthographe française, et de ses subtilités parfois imbéciles (avec un seul l). Son fantasme d’intégrer dans ses graphies une étymologie imaginaire, et un lexique strict fixé sous le règne de Louis XIII par Richelieu. Depuis quatre siècles la langue d’un peuple tout entier a été centralisée, épurée de ses particularismes régionaux et populaires, latinisée pour réaffirmer une origine antique et impériale, fixée dans le marbre froid et dur qui était le symbole du bon goût aristocrate, avant de devenir celui des bourgeois enrichis.

Et cette langue qui jusque là était mouvante, inventive, plurielle, que Villon et Rabelais empoignaient pour la trafiquer et la faire vivre, est devenue un moyen de distinction sociale, incroyablement complexe, jamais phonétique alors que l’ancien français s’écrivait comme il se parlait. Par là même le Français est devenu impossible à maîtriser ailleurs que dans les Cours d’Europe, qui s’en sont emparé pour se distinguer des moujiks, et des indigènes.

Gardons nos erreurs ?

Aujourd’hui le Gouvernement français a décidé d’appliquer enfin, dans l’enseignement du français à l’école, des simplifications de bon sens, qui corrigent des erreurs anciennes, harmonisent des séries où l’exception à l’exception rendait les règles absurdes. Il rend ainsi aux locuteurs de la langue française la possibilité de ne pas se débattre pendant des dizaines d’années pour maîtriser l’usage absurde du tiret dans l’écriture des nombres (pourquoi garderait-on « cinq cent quatre-vingt-douze » ?), du pluriel dans les mots composés, du doublement aléatoire des consonnes dans les verbes en « oter »… Rien de révolutionnaire, à peine une réformette, écrite et approuvée il y a 25 ans par des grammairiens qui savent que nénufar ne vient pas du grec mais de l’arabe, et veulent que les solos et les lieds ne soient plus des termes allemand ou italien, mais des mots français prenant des « s » au pluriel…

La levée de boucliers n’a pourtant rien d’étonnant. Elle relève d’un réflexe de protection, celui-là qui rend difficile de renoncer à un bien durement acquis : certains ont trimé des années pour mettre un tréma sur la bonne lettre d’ambiguë (qui devient enfin ambigüe!), ou pour distinguer ceux qui se sont laissé faire de ceux qui se sont laissés tomber. Aujourd’hui ces distinctions-là n’ont plus cours. Qu’y perd-on ? Rien. Ceux-là pourront continuer d’écrire comme ils l’ont appris, s’ils y parviennent. Mais ne pourront plus considérer comme fautive une imbécilité enfin alignée sur l’imbécile qui la crée.

Faire vivre la langue

Qu’y gagne-t-on ? À cette réformette, pas grand-chose. Le temps que nos enfants ne perdront plus à apprendre des listes de verbes en « eter » et « eler » qui doublent le l au lieu de prendre un accent ; le fait que gageüre sera prononcé correctement par ceux qui savent lire. Mais si la mise en application des ajustements de 1990 n’est qu’un premier pas vers l’acceptation du fait que notre langue doit évoluer, nous aurons gagné beaucoup ! La francophonie, peut-être, y retrouvera du sens, parce que les locuteurs québécois ou belges, ivoiriens ou arabes, et de toutes les langues régionales et les créoles français, auront l’impression que leurs inventions verbales entreront un jour dans nos bons usages, comme le chocolat, les assassins, l’abricot, l’alchimie y sont entrés avant le filtrage de l’Académie. À quand bezef, bled, kif-kif, boloss dans le dictionnaire de l’Académie ? Pas comme des termes d’argot, mais comme des mots français ?

Un élargissement lexical est nécessaire : cela fait trop longtemps que notre langue se contente d’intégrer des mots anglais parce qu’elle est incapable de nommer les parkings et les weekends. Les seuls mots étrangers acceptés par l’Académie au XXe siècle sont anglais, en dehors des nems et goulaschs comestibles. Pour qu’une langue soit vivante, il faut qu’elle évolue, et que sa graphie reflète son usage parlé. Les Allemands, les Américains, les Hispanophones adaptent leur grammaire et leur lexique pour qu’ils soient en accord avec l’usage que les peuples en font. Sans brutalité, parce qu’une langue se doit d’être plastique. La place du Français dans le monde et l’appropriation de la langue française par les jeunes ont tout à gagner à ce que notre bon usage sorte enfin de ses réflexes aristocratiques, de ses ors académiques, et de la nostalgie. Pour regarder ensemble quel peuple nous sommes, rien de mieux que l’élaboration d’une langue commune.

AGNÈS FRESCHEL
Février 2016

Illustration : Le Cardinal de Richelieu (1585-1642), Philippe de Champaigne, vers 1639. 2,22 x 1,55. -c- Musée du Louvre