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Changer de regard sur les personnes à la rue avec le réseau Carillon

Les cloches de l’inclusion

Changer de regard sur les personnes à la rue avec le réseau Carillon - Zibeline

Actif depuis juin 2017 à Marseille, le réseau Carillon porte une démarche originale pour changer le regard sur le monde de la rue.

« Vous ne pouvez rien faire pour moi. Je suis exclue de la société. » Assise sur un trottoir de la Canebière, Nicole* ronchonne. Elle ne sollicite même plus les passants mais accepte finalement le café offert par la maraude du Carillon. « Vous n’auriez pas du sucre ? ». Tom et Shakeem, en service civique à l’association, n’avaient pas prévu le coup. Sur le boulevard Longchamp, un homme, la trentaine, une pancarte « J’ai faim » en évidence. Les deux jeunes s’approchent, comme toujours, avec un sourire, de l’entrain et sans misérabilisme. « Vous voulez un café ? » Sans réponse, ils tentent en anglais. Pas mieux. À la vue du thermos, leur interlocuteur acquiesce. Tous les vendredis matin, avec les bénévoles du réseau, ils se donnent rendez-vous pour partir à la rencontre des sans-abris. Leur mission : établir ou maintenir un lien avec les personnes de la rue et visiter les établissements partenaires. « Notre premier objectif est de montrer qu’ils ne sont pas invisibles et qu’il existe des personnes solidaires », résume Tom.

Une centaine d’enseignes

C’est là la singularité du projet porté au niveau national par l’association La cloche. « Ce lien entre habitants, commerçants et personnes de la rue est très important », insiste Sarah Gorog, coordinatrice du réseau à Marseille. L’image de soi est la troisième préoccupation des sans-domicile, 83% d’entre eux ressentent le rejet des passants et des commerçants (étude BVA pour Emmaüs). En moins de deux ans d’existence, le Carillon a convaincu plus d’une centaine d’enseignes du centre-ville. Bars, restaurants, snacks, épiceries, boulangeries mais aussi lieux associatifs et pharmacies acceptent d’accueillir ces personnes en difficultés. Sur leur vitrine, le logo du Carillon et les pictogrammes indiquant les services proposés : de l’accès aux toilettes, au dépôt d’affaires personnelles ou tout simplement être au chaud comme n’importe quel client. Certains d’entre eux, en échange d’un bon payé par un habitant, peuvent aussi grignoter ou boire. Une relation de confiance s’est peu à peu instaurée entre les maraudeurs et le public en difficulté.

Changer le regard

En dépit d’un rejet manifeste de ce qu’ils associent parfois à des institutions, les personnes de la rue reconnaissent et semblent apprécier leurs visiteurs. Sur le trajet, plusieurs jeunes originaires d’Europe centrale accueillent avec soulagement les bons correspondants à une consommation en attente. La conversation s’engage bien souvent avec les plus loquaces. Si la solidarité existe dans la rue, la stigmatisation aussi. À l’image de la société. Robert* a des mots sévères pour parler de ses voisins de pavé. Remonté contre ceux qui consomment de l’alcool, il en devient discriminant. « Tout ça c’est la faute à l’Europe. Il faut renvoyer les Polonais. » Un peu plus loin, on relate les injonctions à répétition de la police municipale à débarrasser le plancher. « Rentrer dans la tête d’un SDF est très difficile », estime Hamza, bénévole au Carillon, qui semble parler en connaissance de cause. D’anciennes personnes sans-domicile ont en effet rejoint l’équipe de bénévoles mais rien ne les oblige à se raconter comme le confirme Tom : « Certains n’en ont jamais parlé. Et on ne leur demande pas. On n’est pas dans le jugement. On veut faire changer le regard porté sur eux ».

*Les prénoms des personnes de la rue ont été inventés


« Je dois avoir une bonne étoile »

Marie-France a connu la rue, la drogue, la violence conjugale et la délinquance. Bénévole au Carillon, elle se reconstruit un présent

À 54 ans, Marie-France revient de loin. « J’ai eu une enfance plutôt chouette même si, pour ma mère, j’étais le petit vilain canard de la famille. » Fugues, placement en foyer, première expérience de la rue et même un peu de prison… « J’ai fait des conneries comme toute ado. Je n’avais pas les bonnes fréquentations. Mais comme j’étais mineure, je passais tout le temps entre les mailles du filet », relativise-t-elle. À 16 ans, elle se fait la malle pour retrouver sa sœur. Aller simple Belfort-Mulhouse. « J’avais du mal avec l’autorité maternelle. » Trois années plus tard, la voilà mère de sa première fille. Deux autres enfants suivront malgré les violences conjugales. Elle finira par quitter son époux avant de « retomber dans le panneau. C’était mon premier amour. Il m’a écrit et j’y suis retourné pour qu’il connaisse son fils. Il me battait même enceinte. Je ne sais pas comment je m’en suis sortie. Je dois avoir une bonne étoile. » Elle restera finalement dix ans avec le père de ses trois premiers enfants qui vont connaître à leur tour les foyers. Et sa rencontre avec le père de ses deux derniers enfants n’y suffira pas. Marie-France entame une descente aux enfers. La rue, les vols, la drogue… « Là, j’ai touché le fond. » C’est Laura, son avant-dernière, sa « fierté », qui changera sa vie en la sauvant. « Un jour, j’ai fait une mauvaise réaction après avoir pris un ecsta. Ma fille n’avait alors que deux ans mais elle faisait des allers-venues dans la maison pour me mettre de l’eau sur le visage. » C’est encore Laura qui la secoue pour qu’elle se soigne après une paralysie d’un mois et demi. « Avec tous les coups que j’ai pris, je suis tombée malade. » Un médecin lui conseille la mer comme thérapie. Elle s’installe à Marseille, découverte pendant des vacances. La maladie dont elle ne se souvient pas du nom continue de la faire souffrir. L’allocation adulte handicapé qu’elle réclame ne lui est toujours pas accordée. Mais sa vie n’a plus rien à voir avec son chaotique passé. Sous un toit depuis une dizaine d’années, elle est bénévole à la boutique de la Fondation Abbé Pierre, à la Belle de Mai. Et depuis quelques mois, elle s’investit aussi au Carillon. « J’ai beaucoup d’expérience à apporter ». Que ce soit à l’accueil de la permanence, dans la décoration lors d’« ApéRues » ou en écrivant des chansons. « J’ai une âme d’artiste », confie-t-elle. En contact avec ses cinq enfants -quatre filles et un garçon entre 17 et 34 ans– elle se sent enfin « posée ». Comble de sa stabilité retrouvée, Laura l’a rejointe. Son vœu à présent : trouver « la tranquillité de l’esprit ».

LUDOVIC TOMAS
Mars 2019

Photo : Marie-France -c- Ludovic Tomas