Tocards, clientélisme et vulgarité. L'ère Gaudin à Marseille selon Philippe Pujol

« Les bébés Gaudin, c’est les pires »

• 22 novembre 2019 •
Tocards, clientélisme et vulgarité. L'ère Gaudin à Marseille selon Philippe Pujol - Zibeline

Dans La chute du monstre, le journaliste et écrivain Philippe Pujol imagine Marseille héritée de Gaudin. Pas forcément radieux. Entretien.

Zibeline : Pourquoi ce livre ?

Philippe Pujol : Je n’avais pas l’intention de l’écrire. Même au moment des effondrements de la rue d’Aubagne, je n’ai pas réagi en tant que journaliste ou écrivain mais comme un spectateur sidéré, à l’image de beaucoup de citoyens. C’est vraiment l’interview de Jean-Claude Gaudin dans Libération, arrivée après une succession de dénis, qui a déclenché ce livre. C’est comme s’il n’était pour rien dans tout ça ! Pourquoi n’a-t-il pas au moins reçu les familles ? Même pour faire semblant ! Si on doit chercher des responsables d’un point de vue judiciaire, ces effondrements sont d’abord politiques.

J’ai choisi de faire un livre-témoignage sur le mode inquisitoire, sur la réalité du fonctionnement et les effets de la politique locale et plus particulièrement celle menée par la droite puisqu’elle a tous les pouvoirs.

S’agit-il seulement d’incompétence ? l’incurie municipale semble relever d’une stratégie élaborée…

C’est simple, c’est une incompétence organisée et fabriquée politiquement pour que le délabrement se perpétue et puisse être exploité électoralement. Quand on veut que quelque chose dysfonctionne, on met des gens incompétents à sa tête. Par exemple, les derniers patrons de la Soleam ou différents services qui gèrent l’habitat insalubre. Le personnel, en souffrance, est compétent mais la hiérarchie en dessous de tout car nommée par des personnes qui fonctionnent de manière stratégique et uniquement pour leur survie.

On peut acheter ainsi très facilement ceux qui n’ont rien et qui sont en demande d’un sauveur parce qu’on leur a fait oublier que cela relève de la République, de la démocratie, de la citoyenneté. Quand Gaudin ou Vassal disent qu’ils ont « mis » tant de millions d’euros, ils n’ont rien donné du tout, c’est de l’argent public ! Cette perversion de la citoyenneté qu’est le clientélisme est ancienne mais n’a jamais été aussi puissante. Il est fondamental de combattre l’exploitation de cette misère à des fins politiques.

Quels biens reste-t-il à distribuer ?

Tous les pouvoirs étant entre les mains d’un seul parti, les clientélismes ne sont même plus en concurrence et les dégâts se sont multipliés. Ça embauche à tour de bras des vacataires, ça donne des petits logements… C’est un fonctionnement du niveau d’un pays en développement. Même la bourgeoisie est récompensée avec la défiscalisation des taudis : au bout c’est la CAF qui paye. Pour une élection, on a besoin de beaucoup d’argent liquide pour rétribuer les personnes qui vont aider. Cet argent liquide, c’est du black. Tous les élus le tolèrent. Un « agent électoral » peut prendre jusqu’à 20 ou 30 000 euros par élection, qu’ils redistribuent.

Vous affirmez que Marseille souffre davantage de paupérisation que de gentrification. Pouvez -vous l’expliquer ?

Je vais prendre ma propre histoire. Je suis né à Saint-Mauront, l’un des quartiers les plus pauvres aujourd’hui mais pas dans les années 80. C’était un quartier ouvrier avec une culture populaire, principalement communiste. Fils de douanier, j’étais entouré d’enfants de dockers, des PTT, de la Seita… C’est devenu un quartier d’habitants parmi les plus précaires, avec des taudis, des marchands de sommeil, des punaises de lit, des rats, une souffrance énorme. D’autres quartiers comme la Capelette, Saint-Louis, le Rouet, ont vu leur noyaux villageois tomber en ruine, détruits et remplacés par du « neuf moche ». C’est de l’aseptisation ; on enlève la culture marseillaise faite d’échanges, de rencontres, de café, de petits commerces. La gentrification, elle, existe seulement dans quelques rues à Vauban, à Bompard et peut-être demain à la Plaine. L’esprit de Marseille, qui est une ville plutôt pacifiée contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, risque de disparaître.

L’ère Gaudin est-elle, selon vous, terminée ?

Sa majorité sent qu’elle est coupable et surjoue sa défense. Ils sont d’une vulgarité absolue. Avec les réseaux sociaux, on lit dans leurs têtes qu’ils s’en foutent. Les bébés Gaudin, c’est les pires. Lui met 30 ans pour arriver au pouvoir. Il s’entoure de fidèles compétents, sans parler d’idéologie. Mais comme à chaque mandat il faut bien rajeunir les têtes, ils ont fait monter des tocards. Mandat après mandat, ils sont plus nombreux et à la fin il n’y a plus qu’eux. C’est une République de « chiapacans » auxquels il ne reste que le clientélisme et l’ambition.

Peut-on éradiquer le système en laissant Force Ouvrière à la manœuvre ?

Attention aux grands nettoyages, ça ne marche jamais. Pour éradiquer le système, il faudra du temps et on ne peut pas supprimer FO. Je pense plutôt qu’il faut essayer de les faire revenir à la raison et à leur rôle de syndicat. Un mandat entier d’actes est nécessaire pour repartir à la conquête des citoyens. Mais d’abord, il faut gagner, et pour gagner il faut utiliser les mêmes armes que l’adversaire.

Pensez-vous que les habitants les plus délaissés peuvent enclencher une mobilisation suffisamment forte pour mettre fin à 25 ans de gaudinisme ?

La plus grande difficulté sera de les convaincre que tel candidat est honnête. Ce que nous appelons un programme est pour eux des promesses. Et ils n’y croient plus depuis longtemps. Ils ne croient qu’aux actes ou aux cadeaux. Une partie de l’électorat des cités va se mobiliser mais je doute que la masse soit suffisante pour gagner. Déjà, une partie ne s’inscrit pas sur les listes et certains inscrits font souvent partie de ces « agents électoraux » qui vont distribuer des enveloppes bien remplies.

Cette Chute du Monstre est-elle votre prédiction électorale ?

Pour moi, tout était mort mais ce qui se passe est exaltant. À condition de rassembler et de jouer l’union au maximum. Parce qu’en face, c’est une machine de guerre avec une armée de mercenaires.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Novembre 2019

Philippe Pujol est l’invité de la librairie Maupetit le 22 novembre à 18 heures.
Lire ici notre critique de La chute du monstre.

Photo : Philippe Pujol -c- Anne-Sophie Lebon

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