Patrice Poulain, membre du CA du syndicat Profedim commente les propositions gouvernementales sur la culture

« Les artistes sont las qu’on leur demande de se réinventer, c’est le cœur de ce qu’ils font, de ce qu’ils sont »

Patrice Poulain, membre du CA du syndicat Profedim commente les propositions gouvernementales sur la culture - Zibeline

Emmanuel Macron ne les a pas conviés à sa visioconférence sur la culture. Zibeline invite les syndicats du secteur culturel à réagir aux annonces présidentielles. Entretien avec Patrice Poulain, membre du conseil d’administration du Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs Indépendants de Musique (PROFEDIM).

Zibeline : Le président de la République a choisi de s’adresser à une douzaine d’artistes triés sur le volet sans s’adresser aux organisations représentatives du secteur culturel comme les syndicats. Comment réagissez-vous ?

Patrice Poulain : Le format est surprenant et cette propension à ignorer les corps intermédiaires fragilise les acteurs du dialogue social qui œuvrent pour l’intérêt général. Profedim à malgré tout eu la chance d’avoir deux acteurs de son champ (Sabine Devieilhe et Sébastien Daucé) présents.

À l’issue nous n’avons eu que peu de réponses concrètes à part le soulagement de l’année blanche pour les intermittents mais dont les détails ne sont pas encore tous éclaircis (le travail est en cours).

Sur le fond, par sa vision de la culture et du rôle des artistes, le chef de l’État vous a-t-il paru convaincant ?

Reposer les artistes en tant qu’acteurs centraux de la société d’aujourd’hui est intéressant. Mais dans la mise en œuvre quel sera le rôle du créateur ? Nous craignons que le rôle d’acteur social des artistes se cantonne à la forme d’animateur et cela est compliqué à entendre…

N’est-ce pas une certaine méconnaissance de ce qui est déjà mis en œuvre que sa demande d’intervenir auprès de la jeunesse et des publics sensibles ?

C’est une politique et des actions que nous menons depuis des décennies, surtout sur notre champ (acteurs relevant de la subvention). La subvention est un pacte social entre l’État, les artistes et une population, ce que nous faisons donc de fait, bien sûr en lien avec l’activité de création qui doit rester centrale, sinon il n’y a rien à transmettre.

Le président de la République suggère aux artistes, aux structures et aux festivals de se réinventer, n’est-ce pas déplacer le problème des politiques culturelles qui auraient sans doute besoin de cette réflexion ?

La réinvention, c’est sur scène. Les artistes sont las qu’on leur demande de se réinventer, c’est le cœur de ce qu’ils font, de ce qu’ils sont. Depuis de nombreuses années, chaque saison, des choses différentes s’inventent et s’expérimentent. La question de l’accompagnement de ces initiatives est en effet au cœur du sentiment d’abandon des professionnels de la culture. Quelle politique publique de la culture pour demain ? Dans une véritable logique d’intérêt général, de préservation de la diversité et d’irrigation des territoires.

Quelles propositions sont avancées par les syndicats, quelles sont leurs relations avec le ministère de la Culture ?

En tant qu’acteurs du dialogue social, les syndicats sont les partenaires privilégiés des pouvoirs publics. Profedim a pleinement joué son rôle, surtout pendant cette crise aiguë.

À ce stade, nous demandons un véritable plan de relance public pour la culture : augmenter le budget de l’État notamment pour la création afin de relancer une présence sur les plateaux, en résidence, au travail et créer de l’emploi dans des formes qui vont aussi permettre de s’adresser à un public autrement pendant la transition, jusqu’à une reprise de l’activité complète. Ensuite pour les collectivités territoriales, premières financeuses de la culture qui voient leurs ressources s’effondrer : un plan triennal avec un pacte culturel est essentiel. Enfin, soutenir les structures culturelles pour leur permettre de survivre à la crise, et soutenir les artistes, qui sont la clef de voûte de tout ce que nous entreprenons.

L’extension des droits des intermittents jusqu’en août 2021 correspond-elle à la revendication de la profession ?

Clairement oui, reste le détail de sa mise en œuvre. Comment comptabiliser 507h quand les salles fonctionnent à jauge réduite, voire n’ouvrent pas car les protocoles sanitaires sont impossibles à mettre en œuvre ou sont impossibles à tenir économiquement ?

Il faut impérativement une reprise de l’accord assurance chômage de janvier 2019 pour les annexes 8 et 10 qui n’a jamais été entérinée, et qui permet aussi de revoir l’ordre des franchises (congés payés par exemple) pour les intermittents, de manière à ne pas laisser certains d’entre eux sans revenus pendant plusieurs mois. Il faut aussi expliquer au grand public que ce que touchent les intermittents relève du revenu d’assurance chômage, le revenu de l’activité lui n’est pas compensé. Cela fait souvent une allocation très basse pour les salariés qui ne leur permet pas de vivre…

Quelles autres mesures demande Profedim ?

L’adaptation du Crédit d’Impôt Spectacle Vivant musical.
Des aides à l’emploi pour remettre les artistes et techniciens sur les plateaux.
Des aides substantielles aux festivals demandées depuis des années.
Un renforcement des aides pluriannuelles aux équipes artistiques.

Êtes-vous optimiste quant à la reprise ? Comment est envisagée la saison 2020-2021 ?

Il faut l’être. Sinon la projection est impossible.

Nous restons toutefois vigilants, malgré l’espoir. Prochaine étape le 11 juillet avec, nous l’espérons, la suppression des mesures de distanciation physique sur les plateaux et dans la salle.

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
Juin 2020

Photographie : Patrice Poulain © X DR