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Le Festival de Chaillol devient une scène conventionnée d’intérêt national

Les Alpes au sommet

• 30 juillet 2019⇒12 août 2019 •
Le Festival de Chaillol devient une scène conventionnée d’intérêt national - Zibeline

Cécile Bigot-Dekeyzer, préfète des Hautes-Alpes, se réjouit du succès du Festival, devenu un modèle national, élaboré depuis 23 ans dans un territoire rural, montagneux, où l’accès à la culture est particulièrement difficile, au sens propre : un habitat dispersé, des routes qui serpentent, enneigées l’hiver… la culture, dans les Hautes-Alpes, se mérite !

Est-ce pour cela que les salles sont pleines et les initiatives particulièrement remarquables ? Ce département compte 140 000 habitants, soit un peu moins que la ville d’Aix ou que le septième secteur de Marseille (13e et 14e arrondissements). Il bénéficie d’une scène nationale, La Passerelle, qui ne désemplit pas, et de son festival des Arts de la Rue, Tous dehors enfin, dont la programmation attire plus de 30 000 spectateurs ; d’une scène conventionnée à Briançon qui ose la création avec une rare pertinence ; et du Festival de Chaillol, qui en dehors du temps d’été propose aussi des week-ends musicaux d’une intense qualité. Accès à la culture? Les Hautes-Alpes comptent 101 bibliothèques et médiathèques, dans chaque village, alors que le 7e secteur de Marseille en compte 1 seule, et que l’absence de transports en commun éloigne plus encore ses habitants, pour la plupart sans voiture, de la vie culturelle…

Un modèle de développement

La population des Hautes-Alpes double en hiver, et triple en été, en partie grâce à l’offre culturelle. Qui y est, si on la rapporte aux nombre d’habitants, incomparable, pour les touristes mais surtout pour les habitants. Cela est sans aucun doute dû à la conviction de Pierre-André Reiso, qui créa la Passerelle, scène nationale de 800 places, en 1988, et sut y inventer de nouveaux modèles d’action culturelle, et y accueillir des artistes débutants tels que Catherine Marnas, Nathalie Pernette ou Hubert Colas. C’est là qu’il a inventé Les Excentrés, ces scènes nomades qui parcourent les villages et sont, depuis 30 ans, les modèles de ce « vagabondage » qui va à la rencontre du public rural ou périurbain.

Aujourd’hui ce modèle, toujours opérant à la Passerelle, est repensé par les élus des petites communes qui savent que la culture est un enjeu majeur du développement de leur territoire autour de la « grande » ville, Gap (40 000 hab.) : elle empêche la désertification, incite les jeunes à rester, crée de l’emploi, de l’activité, de la cohésion sociale. « Et de l’intelligence, et du plaisir », ajoute Joël Bonnafoux, président de la communauté de communes de Serre-Ponçon et Maire de La Bâtie Neuve (2700 hab.).

Car au Festival de Chaillol l’intelligence du territoire se partage, depuis les groupements de communes des vallées gapençaises jusqu’à l’État, en passant par la région et le département, qui soutiennent et financent aussi le projet, ainsi que la SACEM. Michaël Dian, directeur et créateur du Festival de Chaillol, explique ses particularités qui lui valent aujourd’hui ce soutien unanime.

Musiques en territoire

Les concerts sont nombreux dans les Alpes, l’été, mais le Festival de Chaillol a fondé son « écosystème » sur l’itinérance : sans lieu dédié, ce sont les concerts qui se déplacent dans toutes les vallée gapençaises depuis les hauteurs de la station de ski de Chaillol (1600m) jusqu’au château de Tallard, au sud du département (600m). Les week-end musicaux, de janvier à juin, assurent une présence permanente dans le territoire, et l’été le Festival s’étire durant 4 semaines. Ce sont 60 concerts qui sont programmés, auprès de communes qui sont à la fois contributrices et partenaires, et ouvrent des lieux d’accueil, église, cathédrale à Gap ou Embrun, salles des fêtes…

Selon une enquête réalisée auprès de leur public, les spectateurs, fidèles, fréquentent tous les types de concerts, musiques du monde, classique ou contemporaine, durant l’année ou l’été, confiants dans la qualité de la programmation : moins de 10% du public vient parce qu’il connaît l’artiste programmé, c’est la proximité, l’ambiance et la soif de découverte qui sont leurs principales motivations.

Action culturelle et création

Il faut dire que l’équipe du Festival de Chaillol pratique la proximité active. Ils interviennent, avec les artistes en résidence, dans les établissements scolaires (18 classes par an), la prison de Gap, le foyer pour travailleurs handicapés de Tallard, la Chrysalide. Il s’agit d’apporter la musique partout et à tous, non pas pour présenter les concerts mais pour expérimenter les sons, les langages, avec les artistes : Manu Théron, Perrine Mansuy, le trio de Pascal Charrier (jazz contemporain), Mandy Lerouge… apportent avec eux un monde à partager.

Car le Festival de Chaillol est particulièrement attentif aux artistes de la région. Et si la SACEM s’engage dans la convention pluriannuelle aux côtés de l’État, de la Région, du Département et des communes, c’est parce que la création musicale est au cœur du projet.

François Besson, directeur de l’action culturelle à la SACEM, rappelait les difficultés des compositeurs. S’engager auprès du Festival de Chaillol c’est, selon lui, « faire bénéficier les compositeurs vivants d’une aide réelle, dans un monde où seule une poignée de créateurs vit de son écriture ». La société de perception des droits, « la plus importante en volume » précise-t-il, salue la pertinence du projet : ce sont 10 compositeurs qui vont bénéficier non seulement d’un hébergement mais aussi d’une rémunération. Pour écrire, sans obligation de résultat, des œuvres qui seront, ou non, programmées et enregistrées.

« On sous-estime l’importance, pour un compositeur, du cadre de son travail. Le silence, ou du moins la différence des sons qu’on entend ici, des espaces et des odeurs, de la relation au temps, aussi, sont des éléments qui influent sur l’écriture. Les conditions d’accueil aussi… » Michaël Dian est persuadé que ce dispositif de résidence de compositeur est à même de susciter un répertoire nouveau. Contemporain, inspiré par les cimes et les questions écologiques, mais aussi par les échos du monde.

AGNÈS FRESCHEL
juillet 2019

Chaillol en chiffres (2019)
60 concerts
10 à 12 commandes d’œuvres nouvelles
5 salariés permanents, quelques intermittents, une quarantaine de bénévoles, un Conseil d’Administration paritaire de 14 membres très impliqués

Les signataires de la Convention
Ministère de la Culture : 110 000 €
Région Sud – Provence-Alpes-Côte d’Azur : 120 000 €
Département des Hautes-Alpes : 55 000 €
Communauté de communes du Champsaur Valgaudemar : 35 000 €
SACEM : 50 000 €
Autres communes partenaires (une quarantaine) 60 000 €

 

Premiers concerts

Le concert d’ouverture était confié, de façon emblématique, à Sibongile Mbambo, chanteuse sud-africaine venant présenter son premier album de compositions personnelles : une fusion de musiques d’inspiration traditionnelle zoulou, traversée d’élans très jazz grâce au saxophone et au duduk de Lamine Diagne et à son lyrisme tout personnel. Grâce aussi à un sens très subtil de la rythmique, entraînante et dansante à la fin des titres, mais surtout très sensuelle : les mains de Dimitri Reverchon, caressant les clochettes, frappant les peaux, tissaient un habile contrepoint à la voix de la chanteuse, qui lui renvoyait les claquements de bouche de la langue Xhosa… Un voyage en Afrique du Sud qui parlait d’exil, d’amour et des traces de l’apartheid, dans une petite église, comble, de ces vallées des Alpes qui ont su, bien mieux que d’autres, accueillir les migrants.

Les enfants ne sont pas oubliés, spectateurs d’aujourd’hui et de demain… et accueillis Abraz’Ouverts ! Cet atypique « petit théâtre de son » rassemble les deux percussionnistes Jérémie Abt et Bastian Pfefferli. Retrouvailles où les rythmes deviennent langage et soulignent malicieusement les expressions des musiciens-comédiens avec une légèreté et une fantaisie réjouissantes. Zarbs complices, embrassades qui transforment les dos en instruments percussifs, table devenue peau de tambour sur laquelle s’exercent verre et bouteille en un difficile partage. La palette des relations humaines se trouve déclinée ici avec humour, amitié, rivalité, brouille, réconciliation… Les deux compères cintrés dans leurs costumes sages réinventent une langue qui emprunte à toutes, composition éloquente que viennent habiter des extraits musicaux de Jean-Pierre Drouet (aussi à la mise en scène) et Georges Aperghis, et du Duo Braz Bazar himself. On peut aussi colorier la « feuille de salle », en s’inspirant des êtres fantastiques qui naissent parfois sur scène… Un petit régal à partager en famille !

AGNÈS FRESCHEL et MARYVONNE COLOMBANI
juillet 2019

Le Festival de Chaillol se poursuit jusqu’au 12 août

Photographie : Concert d’ouverture du Festival, Sibongile Mbambo à l’Église du Hameau de Saint-Michel © Alexandre Chevillard
Photographie une : Table ronde des partenaires lors de la signature de la convention © Alexandre Chevillard