A Marseille, bientôt un bar afroqueer

L’Eden, repaire trans et afroqueer

A Marseille, bientôt un bar afroqueer - Zibeline

Considéré comme le plus vieux bar lesbien marseillais, l’établissement va renaître grâce à l’association Baham arts.

Lorsque les inséparables Paulo et Erika montaient la rue Curiol avec leur sono à roulettes en direction de la Plaine, le numéro 7 éveillait déjà leur curiosité. « On avait envie mais on n’osait pas entrer parce qu’on ne voulait pas déranger des personnes en plein travail », avouent-ils. Si les travailleuses du sexe se retrouvent bel et bien dans l’établissement situé dans l’une des artères emblématiques de la prostitution du centre-ville de Marseille, elles ne sont pas les seules. Derrière le comptoir où elle officie depuis plusieurs décennies, l’actuelle gérante de l’Eden, Geneviève, a ouvert ses portes à d’autres publics. Lesbiennes et personnes trans s’y savaient déjà bien accueillies. À l’époque de la précédente tenancière, une certaine Clairette, mafia et prostitution cohabitaient dans un joyeux brassage des genres. Mais à 73 ans, Geneviève a décidé de passer la main. Elle a même pris les futurs acquéreurs sous son aile, glissant à ceux qu’elle appelle ses « enfants » un attendrissant « faites attention ! ». Des anecdotes, des sulfureuses aux plus légères, Erika Nomeni et Paulo Higgins Guérin en ont entendu sur ce lieu interlope, bar queer avant l’heure. Leur projet de reprise devrait se concrétiser d’ici quelques mois, grâce en partie à un financement participatif en ligne*. Si la somme nécessaire pour racheter le fonds de commerce est acquise (30 000 euros), la collecte continue pour entreprendre quelques travaux et s’assurer une année de loyer d’avance pour plus de tranquillité. Reste donc 15 000 euros supplémentaires à rassembler avec l’objectif de remonter le rideau en septembre prochain. À plus long terme, Erika et Paulo espèrent pouvoir se salarier tout en gardant le statut associatif de l’établissement, qui permet l’obtention d’éventuelles subventions. Pour le binôme, ouvrir un lieu comme l’Eden concrétise deux parcours réunis par des vécus certes différents mais dans un même combat.

La solitude tue

L’une, 27 ans, est née au Cameroun et arrivée en France en 2001. « J’ai fait mon coming-out au lycée. Comme j’habitais la région parisienne, mon premier réflexe a été d’aller dans le Marais. Autant dire que c’était inhospitalier. Je me suis sentie très seule en tant qu’afroqueer. Pourtant, je pensais y trouver une communauté. Je suis restée en manque d’espaces qui me correspondaient. J’ai toujours eu envie de les créer pour que les gens comme moi puissent se sentir bien. Le plus dur dans la LBGT-phobie est la solitude dans laquelle ça nous renvoie. Et c’est cette solitude-là, après les coups, qui tue », explique posément cette rappeuse et beatmakeuse, chargée de mission à Radio Galère. L’autre, 29 ans, est né à Marseille et vient de terminer un contrat à Autres regards, association de santé communautaire dédiée aux personnes prostituées. « Contrairement à Erika, j’ai fait mon coming-out très tard parce que je ne savais pas que les hommes trans existaient, jusqu’à ce que j’en rencontre vers 24 ans. C’était dur d’être jeune et queer à Marseille, surtout pour des personnes comme moi. Si, plus jeune, j’avais connu un lieu fait pour et par les personnes trans, j’aurais probablement fait mon coming-out beaucoup plus tôt. J’ai envie de rencontrer des personnes trans ailleurs que dans le militantisme associatif, dans un lieu du quotidien qui ne soit pas lié au médico-social. » En 2015, ils imaginent ensemble Baham arts, qui deviendra une association pour visibiliser les artistes, les mémoires et les cultures LGBTQIA, à travers notamment les festivals Umoja et Intersections. Dans la continuité, ils franchissent encore ensemble une nouvelle étape. « Nos événements sont géniaux mais délimités dans le temps. Tu bosses toute l’année pour organiser trois jours, après c’est fini et il faut recommencer. C’est pour ça qu’on voulait ouvrir un lieu en dur et qui dure. »

Une communauté marginalisée

Un lieu qui ne serait pas seulement nocturne et qu’ils pensent avant tout comme « un espace convivial et de rencontres avec des temps en journée où l’on puisse servir thé et café, avoir des discussions politiques, des activités de jeux et lectures, des soirées sans alcool ou karaoké ». Ouvert à tous par principe, l’Eden existe avant tout pour que « les personnes trans, racisées et queer s’y sentent à l’aise et les bienvenues » et proposera parfois des rendez-vous « en non-mixité ». « La communauté LGBTQI+ est déjà marginalisée, si en plus, à l’intérieur de cette communauté, tu te sens marginalisé, c’est de la double exclusion », soulève Paulo. Le milieu LGBT marseillais traditionnel ne comprends d’ailleurs pas toujours bien le projet, perçu à tort comme communautariste. Mais Paulo et Erika savent mieux que quiconque l’utilité de leur lieu. « On a aucun souci avec les gays ou les Blancs. En fait, on s’en fout totalement. On a juste envie de rencontrer des personnes qui nous ressemblent, de sentir la solidarité et la bienveillance », précise Erika. Et Paulo de développer : « Si les lieux existants étaient beaucoup plus inclusifs, on n’aurait peut-être pas besoin d’ouvrir le nôtre. Et si certains sont surpris par notre démarche, cela signifie bien qu’ils ont du mal avec la pluralité. Moi je considère au contraire que c’est super qu’il y ait plein d’endroits gays et lesbiens, mais c’est aussi super s’il y a des bars trans et afroqueer. Cela élargit la communauté et bénéficie à tout le monde. Et si ça met des gens mal à l’aise, c’est parce que cela pose une question que peu de gens acceptent de se poser : pourquoi dans les établissements gays et lesbiens il n’y a que des gens blancs, cis, de classes moyenne et supérieure ? »

Et, référence historique et fondatrice à l’appui : « À Stonewall, il y avait des trans et des Noirs et c’est grâce à eux qu’on est là. » Sur le sujet, Paulo et Erika savent de quoi ils parlent.

LUDOVIC TOMAS
Janvier 2021

Photo ©Alix-Pelegrin

*papayoux-solidarite.com/fr/collecte/l-eden-cafe-lgbtqia-afroqueer-trans