Aix-en-Provence adopte l'éco-pâturage urbain. Reportage.

L’éco-pâturage urbain gagne du terrainVu par Zibeline

Aix-en-Provence adopte l'éco-pâturage urbain. Reportage. - Zibeline

Depuis quelques mois, un troupeau pâture à Aix-en-Provence : un entretien efficace et écologique des espaces verts.

Sur les bords de l’Arc, au sud-est d’Aix-en-Provence, sportifs et promeneurs apprécient de longer la rivière, où un parcours ombragé de quelques kilomètres a été aménagé à leur intention par la Ville. Durant l’automne, ils ont eu la surprise d’y croiser un troupeau et son berger, venus assurer le débroussaillage des berges à la demande de la Direction des espaces verts.

Pour Didier Pauner, en charge de la gestion environnementale, « il était impensable de continuer à désherber avec engins thermiques et produits chimiques ». Ce n’est de toute façon plus possible d’utiliser du Glyphosate. Après le vote, en 2014, de la loi Labbé interdisant l’usage de pesticides dans les espaces publics, les collectivités se sont progressivement faites au « zéro phyto », applicable depuis le 1er janvier dernier. Parmi les solutions alternatives expérimentées, l’éco-pâturage a des arguments. Didier Pauner n’y trouve que des avantages : « Cette pratique favorise la biodiversité, les animaux sélectionnent ce qu’ils mangent, le sol reste vivant et s’amende avec leurs déjections. Ce que l’on ne voit pas est aussi important que ce qui se passe à la surface. » Bien sûr, pour brouter deux hectares, il leur faut deux mois de pâturage, mais ce n’est pas grave, « prendre le temps fait partie de la démarche » !

Patou des villes

Ce mode d’entretien écologique, Marjorie Deruwez en a été une des pionnières. En 2005, quand elle se lance en mettant un troupeau au service de la mairie de Lille, l’idée n’avait pas encore fait son chemin. Aujourd’hui, la société Écozoone qu’elle pilote avec une jeune ingénieure de l’environnement, Louise Covemaeker, travaille dans la France entière.

Leur berger veille sur la quarantaine de moutons à l’œuvre le long de l’Arc, dont dix solides Manechs* cornus. Charly Cikalleshi a rejoint l’équipe lors du premier confinement. Ce jeune homme de 24 ans s’est formé sur le tas, et apprécie le boulot, de même que ses deux chiennes auxquelles il donne des consignes dans des langues différentes, pour qu’elles ne s’emmêlent pas les pinceaux : anglais pour Appa la malinoise, un mélange d’italien et d’espagnol pour la petite Kuma, border collie âgée de deux mois et très avide d’apprendre. Un peu en retrait, parmi les herbivores, un gros patou blanc qu’on imagine plus à sa place dans les alpages. « Détrompez-vous ! Ce n’est pas pour faire peur au loup, mais les chiens de promeneurs sautaient trop souvent la clôture, on a dû faire appel à lui. »

Vieillir en paix

L’éco-pâturage a ses spécificités, les bêtes sont confrontées au bruit, au mobilier urbain (les chèvres adorent grimper sur les bancs publics), parfois aux moteurs, et les bergers ont une importante mission de médiation, ce que goûte particulièrement Charly : « Les gens sont très intéressés et contents de voir des animaux en ville, ils posent beaucoup de questions ».

Il faut dire que le sujet est inépuisable, tant la démarche est riche. Marjorie Deruwez explique que l’activité d’Écozoone, outre ses avantages écologiques, s’est focalisée sur le bien-être animal. Ni leur viande, ni leur lait, ni leur laine ne sont exploités, les bêtes vieillissent paisiblement. Au-delà de l’efficacité du débroussaillage même dans les endroits peu accessibles, avec une composition du troupeau sur mesure en fonction du terrain, c’est l’un des aspects qui ont conforté le choix de Didier Pauner vers ce prestataire. L’expérience, concluante, sera renouvelée l’année prochaine puis pérennisée, et il n’exclut pas, un jour, d’embaucher un berger municipal, comme d’autres villes ont des maraîchers en CDI. En tous cas, l’expérience fait des émules : pour avoir conduit une rencontre sur le thème de l’éco-pâturage avec d’autres communes, il observe le vif intérêt éveillé par l’initiative aixoise chez les élus des alentours.

Déclinaisons

Didier Pauner évoque un « changement de culture, une envie de retour à la nature nettement perceptible ». Si le concept d’Écozoone a « mis dix ans à prendre », Marjorie Deruwez décrit désormais ce qui s’apparente à un état de grâce pour son entreprise. Pas à court d’idées, elle a créé Apizoone, avec des abeilles « de races rustiques et locales, notre spécialité ». Les ruches sont louées aux collectivités : là aussi, elles ne sont pas exploitées pour leur production de miel, mais assurent une pollinisation naturelle sur des territoires qui ont vu leurs populations d’insectes chuter drastiquement ces dernières années. Même si le plan « zéro phyto » vient un peu changer la donne, l’hécatombe due à l’usage massif de pesticides qui perdure dans l’agriculture est une catastrophe. Raison pour laquelle elle a pensé à une autre déclinaison, Vitalozoone, élevage d’insectes en voie de disparition, nécrophages et coprophages. « Nous en avons mis sur le site d’Aix : ils ont pu se nourrir avec les crottes du troupeau. »

Former l’avenir

Un exemple d’interactions vertueuses auxquelles il n’aurait pas fallu avoir à réfléchir, si nos sociétés n’avaient pas déstructuré les écosystèmes jusqu’au point de rupture. Le « corridor écologique » des bords de l’Arc bénéficie d’un nouvel engouement pour la « gestion différenciée » des espaces verts (400 hectares sur la commune d’Aix-en-Provence). Mais l’urgence climat-effondrement de la biodiversité-pollution est telle qu’on ne peut s’empêcher de frémir face à la lenteur des changements.

Marjorie Deruwez, elle, ne se laisse pas décourager et creuse son sillon. Le Covid a ralenti sa mise en place d’une formation diplômante de berger urbain, toutefois la session 2020-2021 a pu commencer. Les élèves intègrent un Centre de formation professionnelle et de promotion agricole (CFPPA), organisme public destiné aux adultes et dépendant du ministère de l’Agriculture. Avec des paysagistes, ils vont apprendre les ficelles de ce beau métier.

Quant à Charly Cikalleshi, il ne sait pas si une sédentarisation comme berger municipal le tenterait vraiment, lui qui habite en camion par choix, mais une vie au contact des animaux lui sied. « C’est paisible. » Tellement plus qu’une débroussailleuse mécanique !

GAËLLE CLOAREC
Décembre 2020

* Race ovine originaire des montagnes du Pays basque

Photos : -c- G.C.