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La convoitise des multinationales de l'eau, entre Marseille et Dakar

L’eau est à tous

La convoitise des multinationales de l'eau, entre Marseille et Dakar - Zibeline

Mamadou-Mignane Diouf tapote posément sur son ordinateur, installé à l’étage du bar La Caravelle, sur le Vieux-Port de Marseille. Le coordonnateur du Forum social sénégalais est présent, ce 17 mai, à l’invitation de l’association Eau Bien Commun France, qui a souhaité réunir des journalistes pour une conférence de presse. Ces derniers sont peu nombreux, et c’est bien dommage, car ce que M. Diouf a à dire est intéressant. Il est venu dénoncer le rôle du Conseil mondial de l’eau (CME), dont le siège est situé à Marseille, dans son pays.

Le CME, quézaco ?

Créée en 1996, cette structure internationale revendique « plus de 300 organisations dans plus de 50 pays », dont 23% d’autorités gouvernementales, et 30% d’entreprises. Elle ambitionne, avec le jargon caractéristique de la technocratie, de « s’engager dans une hydro-diplomatie active à travers les prismes du savoir, des finances et de la gouvernance », et travaille à « positionner l’eau au sommet de l’agenda politique mondial ». Ce dernier objectif pourrait être louable étant donné le contexte de raréfaction des ressources et de réchauffement climatique, lequel accentue terriblement les tensions géopolitiques et aggrave la situation des populations les plus pauvres. Dommage ! Le CME est accusé par la société civile de ne promouvoir que les intérêts des géants économiques du secteur, au premier rang desquels les françaises Suez ou Veolia. Selon Bernard Mounier, référent d’Eau Bien Commun, « il tente de faire croire qu’il représente tous les acteurs de l’eau, alors qu’il ne défend que les marchands, les multinationales ». Lesquelles font partie des responsables de la pénurie d’eau -qui selon l’ONU concernera les deux tiers de la population mondiale d’ici 2030, demain !- et n’ont évidemment aucun intérêt à ce que cette ressource vitale sorte de leurs griffes. En 2008, l’ancien PDG de Nestlé Peter Brabeck considérait le postulat selon lequel tout être humain doit avoir accès à l’eau comme « extrême ». Pour lui comme pour ses pairs, elle a avant tout une valeur économique.

Bien commun ? Connais pas !

Le Sénégal doit accueillir le prochain Forum mondial de l’eau, organisé à Dakar, par le CME, en 2021. Cette manifestation intervient, d’après Mamadou-Mignane Diouf, « dans un contexte brûlant : l’affermage de l’eau qui concerne toutes les grandes villes du pays, et pour lequel un appel d’offres a été lancé ». Le mouvement altermondialiste observe avec suspicion toute la procédure, conduisant à l’attribution du marché à Suez, en octobre dernier. Bizarre en effet : la multinationale est retenue alors qu’elle aurait mis sur la table des tarifs beaucoup plus élevés que la SDE, sa concurrente, pour un service équivalent, avec des coûts d’adduction (raccordement des foyers au réseau de distribution) conséquents et donc une eau payée plus cher par les sept millions d’usagers… Plusieurs médias dont le Canard Enchaîné relèvent des dons curieux en amont : Suez a notamment offert des camions-bennes à la ville de Saint-Louis, l’une des plus grandes du Sénégal. Son maire, Mansour Faye, beau-frère de l’actuel président du pays, et son ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, lui accordait quelques mois plus tard ce marché estimé par nos confrères à 130 millions d’euros annuels pendant 15 ans.

Un forum alternatif sera évidemment organisé à Dakar, pour démontrer que d’autres solutions existent, et que les sentinelles citoyennes sont vigilantes. En attendant, elles observent que le gouvernement sénégalais va verser 4 millions d’euros pour l’organisation du Forum mondial de l’eau. « Soit l’équivalent de combien de forages, raccordements au réseau, abonnement sociaux ? » s’étouffe M. Diouf.

Et à Marseille ?

À Marseille où les élections municipales de 2020 se préparent, l’un des objectifs d’Eau Bien Commun est d’obtenir la suppression des subventions accordées par les collectivités locales au CME. Bernard Mounier estime à 740 000 € par an les aides reçues par la structure, dont 300 000 € par la Ville*. « Il est scandaleux qu’elle encaisse autant alors qu’elle promeut des multinationales véreuses ». Et de citer les péripéties survenues en 2013 lors du renouvellement du service de l’eau : « Veolia n’était pas représentative du mieux-disant, mais c’est elle qui a été retenue… Martine Vassal, ancienne trésorière du CME, soupçonnée, ainsi que Loïc Fauchon, son actuel président, de favoritisme dans l’attribution du marché, a été mise en garde à vue et perquisitionnée ».

L’homme s’insurge contre la volonté des pays occidentaux d’exporter en Afrique leur modèle de Délégation de Service Public, sans prendre en compte les besoins des populations qui manquent d’eau potable. « Il faut que les citoyens soient à la manœuvre, avec un service public démocratique, de proximité, l’inverse du modèle des multinationales ! » Et de marteler : « Suez est la plus corrompue et la plus corrompante dans le secteur de l’eau et l’électricité. Nous faisons face à un monstre. » Sa collègue Christine Juste, membre également d’Eau Bien Commun, renchérit : « Si Suez a mis le pied au Sénégal, c’est pour ensuite s’intéresser au Bénin, à la Côte d’Ivoire… ».

Afin d’agir depuis la France, ils lancent une procédure pour soupçon de corruption auprès du Parquet National Financier, et ont pris contact avec l’Office anti-fraude à Bruxelles.

GAËLLE CLOAREC
Juin 2019

* L’Observatoire des multinationales relève quant à lui une subvention annuelle de 440 000 € allouée par la municipalité assortie de mise à disposition de locaux et de fonctionnaires (source : multinationales.org/A-Marseille-le-lobby-mondial-de-l-eau-imagine-par-Veolia-sous-pression)

Photo : Eau courante au Sénégal -CC0