Entretien avec Abdel Aouacheria, réalisateur féru de zombies et pop philosophie

Le zombie, cet obscur objet du désir ?Vu par Zibeline

Entretien avec Abdel Aouacheria, réalisateur féru de zombies et pop philosophie - Zibeline

Cette année, la Semaine de la Pop Philosophie se tient du 24 avril au 1er mai à Marseille, en présence d’un public restreint aux professionnels. Particularité de cette édition, le tournage de Barbata Zombica, adaptation filmée de la manifestation. L’occasion d’une rencontre avec le réalisateur Abdel Aouacheria.

Zibeline : Vous êtes biologiste et essayiste. Vous êtes aussi l’auteur de web séries –Faces Cachées– où vous avez interviewé Merlin Tuttle, un spécialiste de chauves-souris avec Alter Ego Inverso, Edgar Morin, sociologue et théoricien de la complexité, avec Homo Indisciplinatus, et François Taddei dans son Centre de recherches interdisciplinaires, assimilé à un véritable Château de Poudlard dans Wingardium Leviosa.

Vous réalisez actuellement une adaptation filmée de la 12e édition de la Semaine de la pop philosophie consacrée aux zombies, que vous intitulez Barbata Zombica, et que vous présentez comme un documentaire « artistico-scientifique » : pourriez-vous nous parler de ce projet et commenter cet adjectif duel ?

Abdel Aouacheria : Pour le commenter, je vais d’abord retracer brièvement la genèse du film. Il a comme ferment la web série Faces Cachées, une série de documentaires biographiques qu’on a montés dans le cadre d’un réseau lié à la chaire Unesco d’Edgar Morin sur la pensée complexe. Dans ce réseau, j’avais proposé qu’on réalise des interviews de personnalités « inspirantes », des personnalités qui pourraient servir d’exemples -non pas de modèles, mais d’exemples positifs. C’est dans ce cadre-là qu’on a réalisé les trois interviews que vous avez mentionnées.

Le problème, quand on essaie de faire passer des messages assez compliqués avec des spécialistes, c’est que cela donne des conférences très très longues, celles qui peuplent Internet actuellement. Le parti pris, des médias, en fait, c’est de vulgariser la parole, donc de la condenser. Y compris au CNRS qui est mon employeur, on a des canaux de communication qui s’organisent autour de « Ma thèse en 180 secondes » ou « Ma vie en quelques minutes » ! Attention, je n’ai pas un ton critique vis-à-vis de ça. Je trouve cela très bien, mais notre idée c’était d’imaginer un moyen innovant de présenter une pensée complexe qui, sans rogner sur le contenu informatif, en donnant aux interlocutrices et interlocuteurs le temps pour s’exprimer et aux spectateurs celui de comprendre les méandres d’une vie et d’un sujet, serait tout de même digeste ! C’est ainsi qu’on en est arrivés à cette idée de contextualiser des interviews. Le fond peut être très compliqué mais le cadre « artistique » permet de faire un pas de côté, de rendre l’accès au contenu moins rebutant. C’est une initiative qui nous semble assez originale : ne pas réduire la durée. Ne pas essayer de créer des jingles à tire-larigot. Voilà la première particularité de ce qu’on fait. La deuxième, c’est qu’on n’est pas dans des systèmes de production et de distribution classiques. D’ordinaire, on réunit des budgets assez conséquents et on réfléchit aux canaux de diffusion en amont. On écrit beaucoup. C’est le documentaire à la Arte. Barbata Zombica s’inscrit plutôt dans la lignée des Web Séries où le process est totalement inversé. Les budgets sont faibles, on axe tout sur la préparation des contenus. Un long travail que j’effectue dans le cadre de mes activités de chercheur en biologie, car je ne suis pas réalisateur à l’origine. Avec une équipe restreinte. Je réfléchis à quelque chose qui soit « customisé » par rapport à un invité.

Mais Barbata Zombica ne sera pas centré sur un portrait comme les web séries ?

Pour Barbata Zombica, l’idée initiale c’était de se dire : on va avoir ces conférences très longues, très affûtées en termes de message. On ne va pas simplement poser une caméra. On va passer du temps avec les personnes qui font les interventions. Comment ont-ils été amenés à s’intéresser à la thématique du zombie ? Comment, dans leur trajectoire professionnelle, ont-ils rencontré cet objet complexe ? Nous sommes là dans le cadre de la chaire de la Pensée Complexe d’Edgar Morin. Le projet était de les interviewer au sortir des conférences. Tout était prévu pour novembre, mais nos velléités ont été coupées en cours de route avec l’annonce du deuxième confinement.

L’événement a été reporté et on a un peu repensé le format du film. On a songé pour l’esthétique du film au found footage, à la pellicule trouvée, à des films comme Cloverfield, ou au faux documentaire C’est arrivé près de chez vous. Il y a un lignage et une filiation avec le cinéma des années 60, le cinéma direct d’Edgar Morin et les mondo movies.

Le projet a un peu basculé en raison de l’absence de public. La captation sur le vif est moins intéressante mais on a gardé l’idée de placer les protagonistes invités dans des cadres curieux. Ainsi la philosophe Françoise Gaillard s’est retrouvée hier dans une cave comme pour un interrogatoire de la Stasi, à l’instar de Morin dans Faces cachées qui était placé dans un théâtre sombre avec une tête de mort. On n’est pas dans une démarche de vulgarisation. Le discours demeure difficile, élitiste mais on l’« encapsule » dans une forme plaisante.

Quel sera le format de ce film ?

Il devait faire 52 minutes. Il en fera au moins 90. Et il y aura un gros travail de montage au vu des rushes. On a tourné toute cette semaine à Marseille, mais le tournage avait commencé à Paris avec l’interview du Directeur de la recherche et de l’enseignement Philippe Charlier au Musée du Quai Branly Jacques Chirac. Philippe Charlier pense que le zombie version haïtienne existe bel et bien. D’autres intervenants pensent qu’il est exclusivement métaphorique : on a un spectre assez large d’opinions sur le sujet ! Le tournage se poursuivra à Paris dans les catacombes.

Le thème de la Semaine de la pop philosophie, qui devait avoir lieu à l’automne dernier, a été choisi en amont, mais peut-être déjà pensé par Jacques Serrano et son équipe dans le contexte de pandémie. Comment la métaphore du zombie résonne-t-elle, selon vous, avec cette actualité sanitaire ?

De ce que je sais, Jacques et son équipe avaient discuté de la thématique du zombie avant la pandémie avec Martin Legros directeur de Philosophie Magazine. Jacques n’avait pas l’air convaincu parce qu’il le liait au gore, à l’horreur. Mais l’idée était bien non de discuter du zombie catatonique et tremblant, mais de le considérer en profondeur comme un objet philosophique !

D’ailleurs Barbata Zombica sera un film de zombies sans zombies. Sans comédiens en guenilles maquillés. Il sera purement allusif. Jacques m’a demandé de contribuer en tant que spécialiste en biologie et je ferai une intervention au Musée d’Histoire Naturelle, vendredi 30 avril, sur le Zombisme dans la nature, qui est très fréquent chez les insectes par exemple, dans les relations hôte-pathogène, ou dans des conditions pathologiques. Quand il m’a parlé du projet, je lui ai dit que c’était la première fois qu’on réunissait un tel panel de spécialistes sur la question du zombie et à ce moment-là, c’était déjà en résonance avec la pandémie.

Je venais d’écrire un article dans The conversation : Bienvenue à Coronaland où j’évoquais les aéroports vides, typiques des films de zombies apocalyptiques comme le film de SF 28 jours plus tard, dans lequel le héros se réveille dans un hôpital et déambule dans Londres déserte où des Primates contaminés par un mystérieux virus attaquent les survivants. On a tous eu cette impression d’être dans ce type de film.

Pouvez-vous nous expliquer le titre ?

Barbatus, en latin, c’est le vieux sage et le philosophe. Et Jacques -même s’il ne se considère pas comme un philosophe- a un bon bagage dans le domaine et il m’a immédiatement fait penser à un vieux sage. J’ai voulu lier les deux -il ne le sait pas : mais ce titre c’est un hommage à Jacques Serrano !

Jusqu’à fin octobre il a lutté pour que son événement ne soit pas annulé. On n’était pas sûr qu’il y aurait un autre confinement. On était dans le doute. Tout le monde voulait renoncer. Si on est là aujourd’hui, c’est grâce à sa ténacité, son abnégation. Pour moi, c’est un acte de résistance, la réponse que Jacques apporte à ce qui advient.

Dans les films de zombies, le héros c’est celui qui résiste, qui sera/ront le/les héros de Barbata Zombica ?

Le vrai héros, celui qu’on ne verra pas dans le film et ne sera là qu’en filigrane : celui qui a résisté et a permis que le film se fasse : Jacques Serrano. D’ailleurs j’aimerais passer un moment avec lui dans les catacombes. Mais ceux qui résistent, ce sont aussi ceux qui viennent écouter, voir : le public. Bien sûr, ce film a été réalisé dans un contexte très particulier mais il s’est fait sans demander 26 000 autorisations. D’ailleurs c’est peut-être plus facile à Marseille où les règlements ne sont pas forcément respectés avec rigidité…

Où pourra-t-on voir ce film ?

Pour les canaux de diffusion on n’a pas trop réfléchi. Il est tourné en 4 K. Et donc

on pourrait très bien le proposer à Netflix -mais Jacques va probablement bondir si je dis ça. Pour les web séries, comme on préfinance le film, on ne le fait pas payer après parce qu’on peut se le permettre. On dépose le film sur le Net et on voit ce qui se passe sans faire beaucoup de publicité. Pour Edgar Morin, on a eu quelques milliers de vues.

Pour ce film, on verra bien. Plateformes, télé, Internet. Tout me va. Tout est possible.

Propos recueillis par ÉLISE PADOVANI et GAËLLE CLOAREC
Avril 2021

Lire aussi le compte-rendu de la conférence Bioéthique du zombie donnée le 27 avril à la Galerie des grands bains douches, dans le cadre de la Semaine de la pop philosophie, par Marc Rosmini.

Photo : Abdel Aouacheria (avec un livre) aux côtés de Jacques Serano et de deux jeunes collaborateurs -c- G.C.