Tribune d'Alain Hayot à propos de la période actuelle, qui nous pousse légitimement à être inquiets

« Le ventre est encore fécond… »Vu par Zibeline

Tribune d'Alain Hayot à propos de la période actuelle, qui nous pousse légitimement à être inquiets - Zibeline

Difficile de ne pas faire appel à Bertolt Brecht et à La résistible ascension d’Arturo Ui pour qualifier le moment que nous vivons. Oui, « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Nous avons été nombreux à découvrir, horrifiés et incrédules, le projet de motion qu’un élu LR de Marseille s’apprêtait à présenter au vote du Conseil de la Métropole Aix-Marseille. Un texte aux accents maurassiens, appelant à la défense de « l’identité et la culture française » contre une prétendue islamisation de la société, s’en prenant avec une violence inouïe à tous ceux qui osaient défendre un autre point de vue, pêle-mêle les antiracistes, les féministes, les progressistes, dénonçant ses propres phantasmes : ceux de « l’intersectionnalité », de la « cancel culture » ou de « l’islamo-gauchisme ». Un texte, enfin, où la bêtise le disputait à la xénophobie, au sexisme et à l’homophobie. Cette motion, devant l’ampleur des protestations, fut finalement retirée de l’ordre du jour. Mais pas le projet de la présidence de la Métropole de transformer le Château de la Barben en Puy du Fou à la provençale. Ce qui d’une certaine façon revient à mettre en œuvre la motion retirée.

Quelques jours plus tard, nous apprenons par le site d’information Marsactu qu’un président de club nautique du littoral sud marseillais, lors d’une réunion très officielle du Conseil portuaire de la même métropole marseillaise, s’en est pris dans des termes « choisis » aux « Arabes ». Il a affirmé être prêt à participer à des « ratonnades » contre les « melons » et je vous passe les autres mots « fleuris » qu’il a utilisés. Tout cela devant des personnalités éminentes mais silencieuses, en particulier un des principaux élus de droite de la Métropole.

Si l’on ajoute à cela l’appel national à la sédition et à l’intervention armée contre « les hordes barbares » des banlieues lancé par un quarteron de généraux à la retraite, appel tout de même signé par des centaines d’officiers dont certains en activité, doublé d’un second dans la même veine « pour la survie de notre pays », présenté comme émanant de militaires d’active s’exprimant anonymement, ou encore l’agression subie lors de la manifestation du 1er mai par des militants de la CGT -non pas par des soi-disant gilets jaunes ou blacks blocs comme l’ont suggéré les médias « main stream », mais bien par des commandos d’extrême droite-, nous pouvons légitimement être inquiets de l’air du temps.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a dans la période que nous vivons comme un bégaiement de l’histoire ?

Ne sommes-nous pas en train de vivre ce qu’annonçaient depuis des années beaucoup d’observateurs de notre société, la lente mais irrésistible lepénisation des esprits ? Philippe Corcuff, dans son dernier livre La grande confusion (éd. Textuel), montre comment « l’extrême droite a gagné la bataille des idées ». Or, nous savons depuis Gramsci que l’hégémonie culturelle précède la prise du pouvoir politique. Le même Gramsci dans ses Cahiers de prison (éd. Gallimard) en 1929 définissait les temps qui venaient de la manière suivante : « Quand le vieux monde se meurt et que le nouveau tarde à naître, c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres ». Ne trouvez-vous pas qu’il y a dans la période que nous vivons comme un bégaiement de l’histoire ?

Reconquérir et refonder
On comprend mieux pourquoi il est urgent que la vie artistique et culturelle, mise sous l’éteignoir sous prétexte de pandémie, reprenne droit de cité. Le mouvement d’occupation des lieux de création, de diffusion et d’action culturelle n’est pas seulement un moyen de défense légitime d’une corporation menacée, c’est fondamentalement l’espoir et le moyen pour notre société de retrouver les chemins de son émancipation, le déploiement de son imaginaire pour se libérer des obscurantismes de tous poils qui nous étouffent.

À mon sens, il ne s’agit pas seulement de rouvrir les lieux, de présenter les œuvres répétées durant ces longs mois de confinement, de continuer comme avant pour éviter désespérément l’effondrement. Il faut aussi que les artistes, les intellectuel·le·s, les citoyen·ne·s se placent dans une position de reconquête pour refonder des politiques publiques de l’éducation et de la culture pour en finir avec la fracture entre la création et l’éducation populaire, artistique et culturelle, avec le populisme culturel rampant de l’État et de certaines collectivités, avec la marchandisation généralisée de l’art, avec les idéologies séparatistes et les haines racistes, sexistes, guerrières qui nous envahissent. 

« Le réel c’est l’impossible » disait Lacan, et René Char complétait en écrivant dans les Feuillets d’Hypnos (éd. Gallimard) que « l’impossible nous ne l’atteindrons pas mais il nous sert de lanterne ». En ce sens le réel c’est aussi ce qui nous éclaire et nous permet de ne pas adhérer à la situation que nous subissons, pas seulement par une forme de résistance, mais surtout par l’affirmation de soi, de ce que nous sommes et de ce que nous voulons.

ALAIN HAYOT
Mai 2021

Photo : Collage devant La Criée occupée, Marseille -c- G.C.