Comment les formations artistiques font-elles face à la crise du covid-19 ? Le Trio Sōra répond à Zibeline

Le Trio Sōra privé de concerts cet étéVu par Zibeline

Comment les formations artistiques font-elles face à la crise du covid-19 ? Le Trio Sōra répond à Zibeline - Zibeline

Les formations artistiques font aussi face à la crise du covid-19. Entretien avec le Trio Sōra.

Zibeline : Où en êtes-vous ? Combien de concerts ont-ils été annulés ?

Trio Sōra : Alors que nous devrions être en session d’enregistrement de notre dernier album (nous sortons un triple-album consacré aux trios avec piano de Beethoven, à paraître à l’automne chez Naïve), nous nous retrouvons bloquées chez nous : depuis le mois de mars, tous nos concerts jusqu’à août ont été annulés ou reportés. Nous sommes dans l’incertitude quant à la date de réouverture des salles de concert qui ont, en effet, été les premiers lieux publics à fermer, et seront probablement les derniers à rouvrir.

Nous avons compté à ce jour 35 concerts annulés, dont une tournée en Chine de 13 concerts.

Nous devions cette année revenir de nouveau au Festival d’Aix-en-Provence pour y jouer l’intégrale des trios de Beethoven, et nous avons appris son annulation avec une grande tristesse. Ce festival est pour nous un point culminant de nos étés depuis plusieurs années déjà, et nous l’affectionnons tout particulièrement.

Serez-vous dédommagées et comment ?

Il y a eu heureusement des mesures du Gouvernement pour venir en aide aux intermittents du spectacle et aux structures comme la nôtre, mais il y a une grande incertitude sur la nature exacte et le montant des dédommagements possibles. Nous devons normalement déclarer un certain nombre de cachets par an pour avoir droit au statut d’intermittent mais avec l’annulation de tous les concerts sur plusieurs mois, nous sommes évidemment dans l’incapacité de collecter un nombre de cachets suffisant. Le Gouvernement nous accorde donc un délai, celui de la durée du confinement, pour pouvoir conserver ce statut. Mais cela ne règle pas du tout le problème : nombre de nos cachets sont à l’étranger, or chaque pays suit des dates de confinement différentes, et chacun aura un retour à la normale plus ou moins long. Ensuite même lorsque le confinement sera levé, les festivals et les salles de concert ne pourront pas rouvrir avant un certain temps, une durée encore inconnue, et nous ne pourrons donc pas recevoir de cachets même bien après la fin du confinement.

Par ailleurs, seuls les intermittents qui devaient renouveler leur droit entre le 1er mars et le 31 mai peuvent bénéficier de cette mesure de report. Seulement nous n’avons pas le droit de travailler jusqu’à mi-juillet (au moins !) et nous avons d’ores et déjà des organisateurs qui remettent en question la réouverture de leur saison à l’automne 2020.

Comment veulent-ils que nous comblions ce manque à gagner ? Prolonger les droits seulement pendant la durée du confinement n’est pas une solution adéquate…

Ensuite, la question du dédommagement sur nos concerts annulés est complexe : elle dépend du type de contrat, de la structure qui nous emploie, du pays de l’organisateur de concerts, sa politique mise en place sur ce sujet, et plus généralement de la volonté de l’employeur de nous déclarer au chômage technique. C’est pourquoi nous ne pourrons pas être dédommagés sur tous nos concerts.

Pour le moment, sur 35 concerts annulés, nous avons été dédommagées sur deux concerts.

Quel impact cela aura-t-il sur votre structure ?

Il y a un impact direct : nous avons dû mettre dès le mois d’avril notre secrétaire d’artiste au chômage technique.

Il y a aussi un impact économique énorme : nos revenus dépendent de nos concerts car nous sommes un trio à temps complet, c’est-à-dire que le trio constitue l’ensemble de nos activités professionnelles. Notre structure est donc gelée pour le moment, tout comme une grande partie de nos revenus et il en résulte une certaine précarité pour nous toutes.

Qu’attendez-vous des collectivités et de l’État ?

Nous espérons que l’État étudiera la question des intermittents du spectacle avec plus d’attention : les mesures prises à ce jour sont insuffisantes et ne prennent pas en compte l’arrêt total des activités culturelles sur une durée bien supérieure à celle du confinement.

Nous espérons vraiment que le secteur de la culture ne sera pas « oublié ». Il est vrai que tout le monde souffrira économiquement de cette crise et nous sommes souvent considérés comme non prioritaires, mais grand nombre d’artistes et de structures ne survivront tout simplement pas à cette crise qui nous paralyse plus que tout autre secteur.

Nous espérons que les collectivités continueront de soutenir leurs festivals qui amènent également du dynamisme économique, ce qu’on a tendance à oublier.

Là où il y a de la culture il y a de la richesse et de l’espoir.

Quelle serait votre estimation du manque à gagner pour votre Ensemble ?

À ce jour, nous avons compté un manque à gagner de 17 000 euros de revenus pour chacune, c’est énorme ! Ces mois-ci devaient être la période la plus occupée de l’année en termes de concerts et également la plus rentable pour nous. Le montant de nos cachets et le nombre de concerts par mois est une variable pour tout artiste et qu’on ne peut pas contrôler.

Ce temps suspendu est-il propice à une autre réflexion sur votre art ?

C’est une période étrange pour nous qui sommes habituées à beaucoup voyager, à répéter ensemble quotidiennement et passer finalement très peu de temps à la maison.

Le confinement nous empêche de travailler ensemble mais nous donne l’occasion de prendre le temps de travailler seules nos partitions, de réfléchir nos interprétations et notre rôle d’artistes interprètes, notamment sur les Trios de Beethoven que nous enregistrons cette année. Nous pouvons aussi discuter et mûrir certains projets mis entre parenthèses pendant la vie chronométrée que nous menons d’habitude.

Mais la scène nous manque, le contact avec notre public, le partage de notre musique également, et nous prenons conscience ce qu’est l’essence de notre métier : partager, rassembler.

Par quels moyens peut-on aider les artistes dans cette période ?

La solidarité est au cœur de ces mois étranges, et nous invitons les spectateurs ayant déjà acheté leurs billets dans des salles de spectacle ou pour des festivals à ne pas demander le remboursement de leurs tickets, afin de soutenir les différentes structures culturelles et de ne pas précipiter la fin de ces institutions…

Nous pensons déjà à l’avenir, et invitons les programmateurs à continuer sur leur lancée, et à nous offrir des programmations riches et intenses pour leurs prochaines éditions, ne baissons pas les bras !

En ce qui concerne plus directement le trio, nous avons pensé à donner des cours en ligne afin de pouvoir bénéficier d’un revenu par le métier qui nous passionne. Nous avons également mis une cagnotte en ligne, si des gens veulent nous apporter leur soutien financier en ces temps troublés !

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
Avril 2020

okpal.com/triosora/#/

Critiques des concerts dans les pages de Zibeline :

https://www.journalzibeline.fr/critique/fureur-de-jouer/
https://www.journalzibeline.fr/critique/aix-academy/
https://www.journalzibeline.fr/critique/pepites-de-juin/

Photographie : Trio Sōra (Angèle Legassa, Pauline Chenais, Clémence de Forceville) © Astrid di Crollalanza