Entretien avec Danielle Bré à propos du Labo du gai savoir

Le théâtre en expérienceVu par Zibeline

Entretien avec Danielle Bré à propos du Labo du gai savoir - Zibeline

La compagnie In Pulverem Reverteris aurait dû jouer Le labo du gai savoir, inspiré de Têtes rondes et Têtes pointues de Brecht, au théâtre Vitez les 12 et 13 janvier… La date de création est reportée à la saison prochaine. Entretien avec Danielle Bré, directrice de la troupe.

Zibeline : La pièce est marquée par le contexte des confinements, le premier, maintenant le deuxième (on n’ose s’aventurer à dire le second). Quel est leur impact sur la création ?

Danielle Bré : On a commencé à travailler en février dernier. Donc, on a eu une première résidence qui s’est terminée la veille du confinement. La première sortie de résidence a pu avoir lieu. Ensuite, toutes les sorties de résidence qui marquaient la fin de nos temps de travail ont chaque fois été annulées. Notre travail en a été fortement impacté : qui dit sortie de résidence dit travail spécifique pour montrer des choses aux gens, travail qui n’est pas forcément utile à la création. Aussi, nous pouvons considérer nos conditions de travail comme difficiles parce que les espaces dont nous disposions ne correspondaient pas à la scénographie. J’ai dû adapter la démarche de création à la réalité des moyens qu’on avait. Nous avons fait beaucoup de travail de détail sur les tableaux, mais nous avons manqué beaucoup de filages.

La situation est ubuesque ! Chaque fois que nous devions jouer nous ne l’avons pas fait et maintenant que nous avons tout organisé pour pouvoir terminer à 21 heures nous ignorons quand il nous sera possible de reprendre. Même si les théâtres rouvrent, on ignore si le couvre-feu sera à 20h ou à 21h… si le couvre-feu est à 20h, étant donné que le spectacle dure deux et demie, il faut qu’on commence à dix-sept heures. C’est aberrant, il n’y aura personne… voilà où ça en est. En même temps, artistiquement c’est intéressant, parce que cela crée une solidarité différente entre le metteur en scène et l’acteur. Cela a ouvert quelque chose pour moi dans ma relation aux acteurs.

On aura un filage le 17 décembre, mais c’est toujours très serré (voir article dans le mensuel 7 de Zibeline). Une demi-heure de perdue, c’est une catastrophe. Depuis le début on travaille avec la pression de la production, pour une production bizarrement dont ne peut pas être sûrs… c’est aberrant…

Le Labo du gai savoir puise dans les racines de ce qui fait le théâtre et l’être humain ?

Il y a la pièce de Brecht, puis il y a le parti pris de notre lecture et ce n’est pas tout à fait la même chose. La pièce de Brecht est une pièce en douze tableaux qui se passe dans un pays imaginaire, et aborde la situation des années 31-32, c’est-à-dire la montée du nazisme en Allemagne. Elle démonte, comme un réveil, une manipulation politique consistant à substituer à la lutte des classes dans une société trouble où se multiplient les divisions internes, la montée dans l’opinion de la lutte des races…

Beaucoup de parallèles avec aujourd’hui ?

Je trouve intéressant d’aborder la question par un biais historique pour un peu se libérer des énormes pressions idéologiques actuelles. Surtout que la pièce est très intéressante, parce qu’elle n’est pas morale, bien entendu, étant donné que c est marxiste at qu’il n’aborde pas les choses du point de vue de la morale.

Il ne formule pas explicitement ses critiques vis-à-vis de la dictature montante, mais il compose un conte universel qui, en fait, parle du capitalisme et montre que si l’Amérique avait aidé l’Allemagne après la crise de 29, il n’y aurait pas eu la deuxième guerre mondiale. Ce qui est remarquable, c’est que la pièce commence par la crise du pouvoir démocratique allemand qui finit par appeler Hitler au pouvoir en utilisant la lutte des races. C’était une façon d’édulcorer, ou du moins de mettre en dessous la lutte des classes. La peur du juif remplace la peur du communiste en fait. C’est l’analyse de Brecht, ce n’est pas forcément totalement historique. Ma question lorsque j’ai abordé la pièce a été de me demander où l’on en est aujourd’hui de ces interrogations. Certes, le sujet est d’actualité, mais aujourd’hui, est-ce que cela se passe exactement comme ça entre les classes et les races ? Du coup, il s’est avéré qu’il s’agissait, selon moi, d’une question pour laquelle on n’avait pas encore de réponse. Je pense que l’on n’aura de réponses que dans vingt ans. Donc nous sommes au cœur de la question, et l’idée a été d’aborder la pièce pas à pas, sans se préoccuper du sens et tout ça en inscrivant parallèlement au texte de Brecht, en toile de fond, les commentaires des acteurs sur ce qu’ils découvrent ce qu’ils comprennent, les problèmes de jeu que ça leur pose etc. Ce qui amenait une couche de réflexions contemporaines sur les situations qui étaient supposées être jouées par les acteurs.

Apparaît ainsi un groupe d’acteurs qui mettent en expérience une pièce, d’abord pour eux, pour savoir de quelle manière ils vont se placer pour la créer. Le spectacle est la reconstitution de cette traversée des acteurs destinée au partage avec le public. C’est une façon de sortir de la consommation des marchandises culturelles et de remettre le spectateur un peu actif par rapport à ce qu’il voit. Chacun fait le spectacle en le regardant. C’est pourquoi j’ai choisi cette dramaturgie-là, parce que c’est comme ça que j’ai envie de considérer le spectateur : comme un individu et comme quelqu’un qui est naturellement actif à la réflexion d’un sens et tout ça.

Qui pense aussi !

Oui, et pour m’élever un peu contre ceux qui considèrent que la culture est un produit, certes avec un supplément d’âme, mais est quand même une conformation d’objets et de pratiques. Alors que j’estime que parler d’œuvre c’est parler de processus actifs et que les œuvres ne sont en aucun cas des objets. C’est pour cela que filmer le théâtre ne nous installe pas dans le théâtre, on est peut-être dans la culture mais pas dans le théâtre.

Une réification de la culture ?

Mais bien sûr ! D’ailleurs toute la création a été accompagnée par un groupe de seize à dix-sept personnes d’âges et de situations sociales variées, une « assemblée des voisins », avec lesquels s’est construit un travail parallèle de confrontation à la création mais aussi d’analyse politique sur la situation actuelle. Il y a eu des échanges entre l’équipe artistique du spectacle et ce groupe de personnes, qui laissent des traces dans l’écriture et l’élaboration du spectacle, mais on n’a pas cherché justement à les insérer de force…

J’ai voulu sortir de l’idée d’action culturelle et de médiation parce que cela repose sur une culpabilité… La médiation repose sur la pensée que si l’on ne met pas de la médiation entre la création et les spectateurs, ces derniers ne comprennent pas, qu’il faut les « aider à ». Cela invalide l’intelligence. Je crois à l’égalité des intelligences, il n’est pas du tout important qu’il y ait un écart entre ce que reçoit un spectateur et les intentions des artistes -comme s’il y avait toujours un écart terrible ! Cet écart en soi n’est pas bien grave, c’est ce qui fait l’intérêt politique de la création. À la première sortie de résidence il y avait des gens qui pleuraient, en disant comme c’était important de faire du théâtre aujourd’hui et de le faire comme ça.

Il y a eu une participation financière de l’Assemblée des voisins…

Le spectacle a été coproduit par des citoyens, des mécénats individuels, à la suite d’un courrier que j’ai envoyé à certaines personnes et cela a rapporté 25% du budget. L’écriture et la parole sont efficaces ! Le spectacle est une histoire de relation avec le public, l’artiste n’est pas séparé des gens, nos œuvres sont inspirées par ce qu’on vit, comme n’importe qui.

Avec l’assemblée des voisins, nous n’avons pas eu besoin de médiation. Nous en sommes arrivés à une dimension politique de la parole subjective. C’est-à-dire que nous tournons autour de la question de la politique de l’art. Et lorsque j’évoque la parole subjective, il ne s’agit pas uniquement de celle des artistes, mais la parole de tout le monde… Partager l’expérience de cela avec le plus grand nombre, c’est changer fondamentalement le rapport à l’autre et la politique.

Entretien mené par MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2020

La pièce sera finalement donnée la saison prochaine au théâtre Vitez.

Photographie : Labo du gai savoir © X DR

Théâtre Antoine Vitez
29 Avenue Robert Schuman
13100 Aix-en-Provence
04 42 59 94 37
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