Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : Dominique Bluzet, pour Les Théâtres

Le temps du récit

Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : Dominique Bluzet, pour Les Théâtres - Zibeline

Dominique Bluzet, directeur des Théâtres (le Gymnase et les Bernardines à Marseille, le GTP et le Jeu de Paume à Aix), évoque le Festival de Pâques et la saison à venir.

Zibeline : Comment envisagez-vous l’avenir proche ?

Dominique Bluzet : Nous demeurons optimistes pour la rentrée. La possibilité d’une jauge complète avec masque ne me semble pas irréaliste. Mais cet horizon n’est sans doute pas le seul horizon envisageable. Aller au théâtre signifiait auparavant aller dans un bâtiment. Le Théâtre du Gymnase doit fermer pour trois ans (de lourds travaux doivent y être réalisés, ndlr) : comment parler de ce lieu devenu inaccessible ? Je me suis posé des questions sur mon métier, sur comment l’exercer dans de telles circonstances. J’ai imaginé un projet qui s’appellerait « Aller vers » : des créneaux de programmation à l’Odéon, aux Bernardines, au Jeu de Paume… Mais j’ai voulu penser à mon quartier, à ma ville. J’ai donc pensé à des endroits atypiques pour des formats atypiques. Deux auteurs majeurs de ce territoire me semblaient importants à défendre : Alphonse Daudet avec Philippe Caubère, sur Les Lettres mon moulin, mais aussi Marcel Pagnol avec Les sermons.

La fermeture des lieux vous a, en somme, renvoyé vers des classiques et des fondamentaux…

En effet ! C’est également le point de départ de mon opération autour de la poésie : « C’est ma tournée, je vous offre un vers ! ». Nous irons dans les bars faire des grands textes du théâtre français en vers, avec Jacques Weber notamment. La jeune compagnie marseillaise Les Estivants parcourra le territoire du département autour d’une saga Molière, qui renouerait avec l’esthétique du théâtre de tréteaux. Cette saison, que nous présenterons en mai, se devait d’être un appel à la vie, joyeux et ludique. L’idée d’un service public de la culture s’est imposée à nous de cette façon : il ne fallait pas s’occuper que des gens qui viennent pour voir des spectacles, des artistes en chair en os. Mais aussi des gens qui s’en sentent exclus, ou qui n’en ont pas le temps ou les moyens. Nous voulions élargir nos bases, inventer d’autres formes d’existence. Cette idée de réinventer le spectacle sans théâtre a aussi débouché sur une opération, « Musique côté cour », qui emmènera les artistes dans des cours d’immeubles à des horaires inhabituels -un vendredi matin par exemple.

Vous n’envisagez donc pas de jouer devant du public d’ici la fin de la saison…

Cela ne me semble en effet pas réaliste, mais qui sait ? Je ne veux pas m’en plaindre. Nous avons de la chance d’être en France, dans un pays où les collectivités ont été présentes. D’avoir aussi des spectateurs qui ont préféré ne pas voir leurs places remboursées pour participer, à leur façon, à l’effort collectif. 80 000 personnes sont mortes, 200 000 personnes auront des séquelles définitives : nous pensons avant tout à eux. D’un point de vue économique, la question est aussi importante : il ne faudrait pas que le déficit de productions montées trop tôt, avec trop de moyens, n’aboutisse à la baisse de subventions d’autres collectivités, et d’autres troupes plus modestes. Nous devons tous être conscients de la fragilité économique du tissu. Les décisions que nous prenons, nous devons être capables de les assumer, d’anticiper notre destin mais aussi celui des autres ! En attendant, nous prenons un temps que nous n’avions pas pour vraiment parler avec les artistes, et pas seulement entre deux dates, entre deux rendez-vous. De cette épreuve, on peut faire quelque chose. Avec la presse aussi d’ailleurs : il n’a pas été question d’actualité mais de questions de fond, du sens de ce que nous faisons. De récit !

Le Festival de Pâques a ainsi été pensé entièrement en format numérique.

Oui, et il recourra à la réalité augmentée ! Du 27 mars au 11 avril, tous les soirs à 20h30, un concert sera retransmis. Nos partenariats avec Arte, avec Radio Classique nous permettront entre autres de le diffuser. Ce festival a été offert par le CIC : à ses clients mais aussi à l’ensemble des spectateurs avec l’aide d’autres mécènes, ainsi que des dons des spectateurs. Nous avons réussi à concevoir un festival sans recettes ! Qui demeure un vrai grand festival, avec de grands artistes, payés comme en temps normal, mais conçu sans recette de billetterie et sans subvention. On pourra y entendre Maria-João Pires, William Christie et les Arts Florissants, l’Orchestre National de France

Pensez-vous que ce format s’installera durablement dans le spectacle vivant ?

Rien ne remplacera jamais la communion entre les spectateurs et les artistes. Mais cette pandémie a en effet fait rentrer le numérique dans notre réalité. Habiter Forcalquier et assister à un concert de Yo-Yo Ma à Aix est devenu une vraie possibilité. Jusqu’à aujourd’hui, la préemption de la télévision sur ces questions était importante. Demain, chaque lieu culturel pourra être son propre opérateur. Nous allons pouvoir nous adresser à des dizaines de milliers de gens sans attendre de validation d’un microcosme parisien… C’est révolutionnaire !

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Février 2021

lestheatres.net

Photo : Dominique Bluzet © Caroline Doutre