Comment les pratiques numériques ont remodelé le paysage culturel

«Le public numérique est voué à devenir un public à part entière»

• 15 avril 2021 •
Comment les pratiques numériques ont remodelé le paysage culturel - Zibeline

Les pratiques numériques, en pleine mutation, ont déjà remodelé le paysage culturel. Rencontre avec Olivier Allouard, fondateur et directeur de l’institut de sondage et d’enquête GECE.

Créé en 2003, le GECE s’est forgé une solide réputation dans le monde de la culture. Sa dernière enquête en date s’est intéressée de près à l’impact des restrictions culturelles sur le moral des Français et sur les pratiques culturelles et numériques après un an de crise sanitaire. Attendu dans les prochaines semaines, un nouveau volet consacré aux concerts en ligne et ses déclinaisons tire des conclusions similaires : la pratique culturelle numérique s’est imposée comme une réalité avec laquelle les lieux culturels seront amenés à vivre.

Zibeline : Le GECE s’est spécialisé, depuis ses débuts, dans l’étude des publics de la culture.

Olivier Allouard : En grande partie, oui ! J’ai en effet dédié mes premières enquêtes, au sortir de mes études d’économie et de statistique, aux publics des lieux culturels et des festivals. Il y avait alors tout un monde à développer ! On ne trouvait à l’époque rien d’opérationnel pour le domaine, si ce n’est des thèses de sociologues, très intéressantes pour la plupart, mais qui ne pouvaient de fait pas servir d’outil pour les programmateur.ice.s de festivals ou pour les directeur.ice.s de communication. Aujourd’hui, le monde de la culture constitue 50% de nos activités. L’écrasante majorité de nos études nous a été commandée par des lieux, par des collectivités ou autres… Ce n’est pas le cas pour celles que nous avons dédiées au moral des Français et à leur lien avec leurs pratiques culturelles, ainsi qu’à la demande en termes de concerts en ligne. Nous tenions à les mener et à les rendre publiques pour tous les acteurs de la culture, car il nous paraissait évident qu’elles devaient être connues de tous. Nous voulions aussi avoir la main sur les résultats de ces études, afin que tout le monde puisse savoir que nous faisons du bon travail ! (rires)

L’enquête dédiée aux pratiques culturelles et numériques révèle, un an après le début de la crise sanitaire, que le nombre de Français ayant recours à la captation a augmenté, de façon écrasante. On parle de plus de 6 millions de nouveaux spectateurs…

6 200 000, en effet. Soit 11,5% des Français. Parmi eux, on dénombre cependant surtout des étudiants, des retraités, les habitants des grandes villes, les plus diplômés, les revenus les plus élevés… Soit les habitués des lieux culturels « en physique ». En somme, le revenu et la classe socio-professionnelle entrent en jeu, mais c’est surtout l’appétence pour la culture, déterminée avant tout par le niveau d’étude, qui prime. Ce chiffre est donc impressionnant mais avant tout conjoncturel. Il confirme le sentiment que nous avions en menant notre première enquête sur le moral des français, à savoir que les restrictions sanitaires ont plus profondément touché les publics habitués des lieux culturels.

On note notamment que les sondés ayant effectué une sortie culturelle dans les mois précédent le premier confinement se disent plus déprimés que ceux n’ayant pas ou peu d’activité culturelle.

C’est très vrai, y compris pour les publics les moins fréquents. Ils étaient cependant encore 71% il y a un mois, à se dire touchés au moral par la fermeture de ces lieux -soit bien plus nombreux que la moyenne des spectateurs sur une année, notamment. C’est le plus gros manque pour les Français après les restaurants ! 41% se sont adonnés depuis 2020 à une pratique culturelle en ligne, soit 15% de plus que le pourcentage habituel des pratiquants habituels « en présentiel ». C’est énorme !

Cela veut également dire que 59% des Français n’ont pratiqué aucune activité culturelle en ligne depuis 2020…

Et qu’on y retrouve les publics habituellement exclus des activités culturelles tout court : les personnes d’âge intermédiaire, habitant dans les « zones blanches » en termes de culture, issues de catégories socio-professionnelles populaires, ayant atteint le niveau Bac ou moins, et percevant de bas revenus. Certaines constantes demeurent, mais elles sont contrebalancées par la part très importante de publics novices touchés par les pratiques culturelles en ligne.

On parle de 12 millions de Français qui auraient pratiqué une activité culturelle en ligne, alors qu’ils n’ont pas pour habitude de fréquenter des lieux culturels.

On estime en effet à 19% le nombre de Français s’étant attelé à une activité culturelle en ligne alors qu’ils ne font pas partie des publics cibles des milieux culturels. C’est un très gros chiffre, particulièrement encourageant. Cela montre qu’il est possible de décloisonner ces publics ! Les chiffres les plus hauts concernent les concerts et les spectacles, et cela n’est pas un hasard. Ce sont souvent des lieux qui intimident les publics dits modestes. Le théâtre, puis l’opéra et la musique classique sont les pratiques culturelles dites « ultimes », celles auxquelles on vient quand on a en général déjà expérimenté les moins intimidantes. Soit les musiques actuelles, grand public, puis éventuellement la danse … Des étapes ont donc été franchies durant 2020, et c’est évidemment une chose dont on doit se réjouir !

On constate également que la possibilité de faire entrer le numérique dans les pratiques « standard » est envisagée.

Le public numérique est voué à devenir un public à part entière ! 87% des Français ayant pratiqué une activité culturelle en ligne en 2020 disent vouloir continuer à les pratiquer autant, voire plus sur les prochaines années, soit 36% des Français. Plus encore, ils semblent prêts à payer pour ces activités culturelles en ligne : 16% seraient pour des visites guidées, pour un montant moyen estimé à 7 euros. Notre toute dernière étude a conclu que 12% des Français seraient prêts à payer en moyenne 8 euros par mois pour une plateforme dédiée aux concerts. Cela vaut donc le coup de réfléchir à la suite !

PROPOS RECUEILLIS PAR SUZANNE CANESSA
Avril 2021