Patrick Ranchain, directeur de la Salle du Bois de l’Aune, explique la gratuité de son théâtre

Le principe de gratuité

Patrick Ranchain, directeur de la Salle du Bois de l’Aune, explique la gratuité de son théâtre - Zibeline

Rares sont les lieux culturels qui proposent la pleine gratuité. Certaines villes comme Aix-en-Provence, Martigues ou Aubagne, entre autres, offrent celle des bibliothèques. À Aix, le théâtre du Bois de l’Aune (exception dans le paysage français) présente une programmation entièrement gratuite. Le directeur de cette salle atypique, Patrick Ranchain, revient sur ce fonctionnement particulier.

Zibeline : Comment s’est prise la décision de la gratuité ? Quel est son coût ?

Patrick Ranchain : Quand je suis arrivé au Bois de l’Aune, c’était un no man’s land. La gratuité s’est faite d’abord par défaut en raison d’une complexité administrative et du statut du lieu. Dès les premières représentations, le comité d’agglo, qui ne souhaitait pas entrer dans des comptes, m’a dit : « Commence par du gratuit ! », -ce qui n’était pas dans ma culture, à l’instar de tous les responsables de structures ou de trois quart des gens qui travaillent dans le théâtre et pensent qu’il doit être payant. Très vite le politique s’est emparé de cette « gratuité par défaut », en l’occurrence Sophie Joissains, pour proposer justement un théâtre accessible à tous. La billetterie n’est ainsi jamais entrée dans son budget. Pour faire fonctionner ce lieu il n’y avait au début que la communauté du pays d’Aix, puis la Ville d’Aix, la DRAC, enfin la Région. C’est ce qui permet de faire une programmation et de salarier des gens (trop peu d’ailleurs, nous sommes en manque de personnel, dans la communication par exemple). J’aime bien la définition que Paul Ariès, directeur de l’observatoire international de la gratuité, donne de la gratuité : « La gratuité c’est le produit débarrassé de son prix mais pas de son coût ».

Est-elle suffisante pour remplir la salle ? On oppose souvent gratuité et qualité…

Paul Ariès, encore lui, lance comme une boutade à toutes les personnes qui sont contre la gratuité : « Je défie ces gens de dire qu’ils préfèrent l’amour tarifé à l’amour désintéressé entre deux personnes ». Je ne parle jamais de gratuité : l’exigence artistique doit être infiniment populaire. Ce que je défends c’est le beau, et le beau passe par une exigence artistique, une présence dans le théâtre, la convivialité, l’hospitalité. Le beau doit être là dès qu’on franchit la porte, et cerise sur le gâteau c’est gratuit. Il ne s’agit pas de faire du Bois de l’Aune le théâtre des pauvres ou des communautés, mais de faire un théâtre métissé sans différence de traitement entre ceux qui ont des moyens et ceux qui n’en n’ont pas. Lorsque je suis arrivé en 2011 au Jas de Bouffan, on m’a dit « qu’est-ce que tu vas faire là, ça craint ». Notre premier public fut celui du Jas et des communes extérieures à la ville (comme on était dans le cadre de la CPA, on avait pour mission de faire la programmation du Bois de l’Aune et de l’exporter ailleurs, ce que l’on a fait avec Camille Boitel, etc.). Jusqu’à fin 2013 et le spectacle Tout mon amour du collectif les Possédés sur un texte de Laurent Mauvignier, avec dans le hall une exposition du travail mené par Moïse Touré auprès de quarante personnes du quartier, personne de la culture ou du centre-ville ne venait, parce que ça faisait peur. Je ne dirai pas qu’il n’y a pas eu d’incident -feu dans le hall, voitures aux roues enlevées-, mais on a trouvé des bulles d’hospitalité avec les gens. Pour Tout mon amour, on a fait venir les amis du Ballet Preljocaj, ils ont été enchantés. C’est ainsi que peu à peu des gens du centre-ville sont venus. Le public du Jas était un public qui n’était jamais allé au théâtre. Désormais il voit tous les spectacles. Beaucoup ne pourraient pas venir si la place était à 10€. Bien sûr la gratuité n’est pas la panacée, mais ici l’écoute est belle et il n’y a pas un artiste ou une compagnie qui n’ait pas été heureux de se retrouver dans ce théâtre ni qui n’ait pas eu envie d’y revenir. On ne parle jamais de gratuité, les gens sont obligés de réserver par téléphone (c’est un premier lien), ont un billet nominatif. « Une gratuité de l’émancipation » résume Paul Ariès. Le passage au gratuit rend les gens plus responsables, ainsi dans les médiathèques gratuites il y a moins d’emprunts boulimiques car les gens consomment ce dont ils ont besoin…

Une nouveauté prochaine : nous avons trouvé un mécène pour monter un « bistrot agora » ou une « agora bistrot », qui sera un lieu ouvert toute la journée. Un théâtre n’est pas qu’un lieu de diffusion de spectacles, c’est un endroit où l’on se croise où l’on discute, échange, partage.

Avez-vous toute liberté dans votre programmation ?

Quand on regarde la programmation, la question ne se pose pas : on a ouvert ce théâtre avec un réel projet artistique, exigeant. Il faut mettre la barre le plus haut possible avec une programmation pluridisciplinaire de haute volée. Je ne pourrais pas rester dans un lieu dans lequel je ne sois pas libre. Le politique n’est jamais intervenu ni sur la programmation ni sur les finances. On a affaire à des personnes immensément intelligentes et ce n’est pas une question de droite ou de gauche.

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2019

Photo : Patrick Ranchain c X-D.R