Portrait de Christine Masduraud, qui exposera ses broderies jusqu’en avril à Montpellier

Le point levé

Portrait de Christine Masduraud, qui exposera ses broderies jusqu’en avril à Montpellier - Zibeline

D’abord kiné, puis ostéo, puis psychanalyste, la Montpelliéraine Christine Masduraud est aussi brodeuse. Au fil de ses expositions, elle occupe désormais sa place d’artiste, directement liée à ses différentes pratiques professionnelles. Portrait 

Elle disait toujours « Un jour, je m’y mettrai… ». Pas comme quelqu’un qui reporte à plus tard ses désirs. C’est au contraire parce qu’elle avait la certitude que cela adviendrait, un jour. Christine Masduraud laissait les circonstances, les strates de vie se sédimenter avec, dans un coin de sa tête et au bout des doigts, une histoire qu’elle sentait cheminer. Cette femme au regard franc et à l’expression presque théâtrale sait accueillir et suivre les petites voix intérieures, les siennes et celles des autres. De mots en mots, d’intuitions en nécessités, elle n’a cessé d’apprendre à écouter, occupant « une place d’accompagnante ». Kiné puis osthéo, aujourd’hui psychanalyste, des mains elle est passée aux oreilles, avec toujours les yeux posés sur ces corps à réparer. « Le corps, c’est là d’où je viens. Enfant, j’étais passionnée de gym, je prenais aussi des cours de danse. Les études de kiné, c’était la thérapie par le mouvement. L’ostéo, c’est donner du mouvement à l’ensemble des tissus. Et dans le cabinet du psy, le corps parle sur le divan, il raconte avant même que les mots ne sortent. » Et, comme pour faire tenir tous ces métiers ensemble, il y a du fil : celui de l’aiguille à broder de sa grand-mère.

Christine et sa sœur passaient toutes leurs vacances dans le Limousin. Qu’elles arrivent de Lahr en Allemagne, où elle est née en 1961, d’Orléans, de Clermont-Ferrand, de Berlin, de tous ces endroits qu’elles ont habités au gré des déplacements professionnels de leur père, elle était ravie de retrouver son grand-père sabotier qu’elle adorait, « très engagé à gauche, très moderne, très humain. Un homme véritablement bon », et sa grand-mère, qui, « après avoir briqué sa cuisine, [les] emmenait au champ de foire, où [elles] jouaient pendant qu’elle brodait ». Après les enchainements de roues et d’équilibres, elle s’asseyait et apprenait les points. « C’est elle qui m’a mis sur le chemin. Le point arrière, le point passé, le point de tige… Le crochet aussi. Je me suis fait plein de petits hauts, c’était la mode, on était en plein dans les années 70 ». Et puis elle a laissé tomber. « Je disais : un jour, je ferai quelque chose, et ce sera avec du tissu. Mais c’était toujours “ un jour ”. » Alors oui, un jour, elle a ressenti le besoin d’avoir un espace d’expression qui sorte du cabinet où elle exerçait depuis une dizaine d’années. Bonne joueuse, elle dit en rigolant : « Il faut quand même réaliser que sur un fauteuil d’analyste, on se la boite la journée entière ! ». Mais le fond de l’histoire, ce n’est pas celles que lui racontaient ses patients, c’est le désaccord du mouvement freudien dans lequel elle était engagée, qui n’acceptait pas son ouverture vis-à-vis des couples homosexuels, de l’adoption, bref, sa façon de théoriser, en les intégrant, ces nouvelles normes. Elle qui manie les citations de Lacan avec une gourmandise partageuse, qui défend la psychanalyse contre tous ceux qui la remettent en question, rappelle qu’il est grand temps de dépoussiérer Freud. « C’était il y a plus de 100 ans ! La société a largement évolué, il faut le prendre en compte ! » Déception ; frustration. Reprise de son analyse. Et reprise du fil. « J’ai commencé à broder, sur un peu tout : des disques, du carton, plein de matières différentes. Et alors là, ça a été un boulevard. »

 « Avant, je me présentais comme une psy
ayant une activité artistique.
Mais maintenant, ça commence à me gêner aux entournures !
 »

C’était en 2010. Aujourd’hui, dans son atelier qu’elle a aménagé l’an dernier, les mots continuent de progresser sur les tissus. En lettres bâton, ou plus rarement en cursive, en couleurs sur tissus clairs, Christine Masduraud élabore une œuvre en pleine cohérence avec sa pratique psychanalytique, qu’elle continue d’exercer. Sa dernière exposition* est un recueil de rêves qu’elle a choisis dans ses lectures : De Freud à Fellini, avec Pennac ou Kathy Acker, les visions flottent, phrases ou dessins reproduits sur des oreillers, des draps. Suspendues avec de la grosse corde, les matières immaculées habitent l’espace, éclairées par intermittence. L’atmosphère est douce, mais les mots claquent, et le noir qui survient marche sur les certitudes ; l’oubli qui recouvre tout, un mot qui surgit tel un somnambule. Un parcours qui trace des lignes entre les ça, les moi, nous au milieu, traversés par tous ces inconscients. Une pièce parle un autre langage : Mémoire est une sculpture de bandes magnétiques crochetées. Le plastique scintille, on dirait une robe de poupée qui recèle des secrets. Mots dévidés, retrouvés, rassemblés ; ceux de Christine et sa sœur, chronique d’une enfance envoyée à leur père lors de ses longs déplacements professionnels. À l’atelier, un début de mot est brodé avec le même matériau, cette fois avec la voix de Lacan, enregistrée par une amie lorsqu’elle suivait ses cours. « Lalal », qui deviendra Lalangue, ce fameux mot créé par le psychanalyste… trop long pour être achevé avec son lot de cassettes. À suivre… « L’inconscient est structuré comme un langage », disait la même voix. Des mots donc, encore : ceux inscrits sur une multitude de boites d’antidépresseurs, réunies par le fil, toujours, en plusieurs cabanes. Peut-être une alternative à la maison des Trois petits cochons, c’est l’un des projets en cours. « Je n’ai jamais pris d’antidépresseurs, mais ce que je peux dire, c’est que le geste de broder, ce mouvement entre l’œil et la main, a un effet psychique certain. Répétitif mais qui progresse, un point, un pas, cela avance. Quelque chose s’inscrit. Une trace. Un apaisement qui dynamise. » Entre reprise en main d’un geste transmis et développement d’un discours militant, féministe, subversif, Christine Masduraud se sent devenir pleinement artiste. « Avant, je me présentais comme une psy ayant une activité artistique. Mais maintenant, ça commence à me gêner aux entournures ! » La grande collectionneuse Catherine Petitgas (lire journalzibeline.fr) a posé une option sur l’un de ses diptyques (où l’endroit et l’envers sont présentés). Alors elle suit le fil, comme on suit celui de ses associations d’idées sur le divan. Et de rajouter sa patte à la formule du maître : « L’inconscient, c’est le plus beau des voyages ». Elle a déjà réduit sa patientèle ; l’un de ses projets (elle en regorge) sera d’assembler un fauteuil constitué de livres de psychanalyse. Comme un fondement ; « et quand on dit “ je m’assoie dessus ”, c’est dire “ je m’en balance !” ».
Alors, un jour…

ANNA ZISMAN
Février 2021

* Baltimore au lever du jour, à voir dès l’ouverture des lieux culturels jusqu’en avril au Centre Chorégraphique National de Montpellier 

Photo : Christine Masduraud © Marc Coudrais