Les professeurs d'enseignement artistique désespérés par la réforme des lycées

Le point de vue des profs

Les professeurs d'enseignement artistique désespérés par la réforme des lycées - Zibeline

À la veille de la mise en place de la réforme des lycées, les professeurs d’enseignement artistique des lycées sont désespérés. Enquête auprès d’enseignants que l’on n’écoute pas.

Un « véritable plan social ». Les enseignants sont unanimes et formels : la mise en place du nouveau système de Spécialités et d’Options artistiques au lycée va entraîner une très nette baisse des effectifs dans les classes, et des suppressions de poste. En cause, une méconnaissance des réalités territoriales et un déni de la concurrence de l’enseignement privé. L’accusation est nette : il s’agit de supprimer des postes d’enseignants par mesure d’économie, au niveau national, et cela au moment où les académies de Nice, d’Aix-Marseille et de Montpellier font face à un afflux démographique sans précédent.

Dans l’Académie d’Aix-Marseille, par exemple, ce sont 2517 élèves supplémentaires qui vont affluer. Et ce durant plusieurs années. Pour y faire face, le rectorat a créé… 39 postes. Soit un poste de professeur pour 65 élèves, alors que la moyenne nationale est d’un enseignant pour 11 élèves dans le secondaire. Pour faire face à cet afflux d’élèves, il faudrait créer dans l’Académie 240 postes par an, et 3 établissements… Les rectorats déclarent pourtant qu’ils savent « anticiper et gérer les cohortes ». Comment font-ils ?

« C’est simple : ils suppriment les options ! Des heures d’enseignement pour les élèves ! Nous sommes la variable d’ajustement. On renvoie les profs d’art qui ont passé des certifications en collège, où ils ont besoin de troupes, et on met des bâtons dans les roues aux élèves qui voudraient suivre des enseignements artistiques au Lycée. Options ou spécialités. »

Fausse démocratisation

Les professeurs d’enseignements artistiques ne décolèrent pas. « On nous culpabilise, on nous dit qu’on ne s’adresse qu’à ceux qui ont déjà une culture et une pratique artistiques. On nous reproche même de ne pas chercher à construire un enseignement artistique pour tous. Mais évidemment qu’on aimerait intéresser davantage de lycéens ! Que tous viennent à nos ateliers de pratique dispensés par des professionnels ! Que tous viennent à nos sorties culturelles ! Mais, sérieusement, est-ce qu’on reproche aux enseignants des sciences de l’ingénieur de ne pas s’adresser à tous ? »

Ces enseignants dévoués sont intarissables sur leur expérience : en option arts plastiques, une nous raconte qu’elle a 35 élèves sur les 3 niveaux. Durant ses 3 heures d’enseignement hebdomadaire elle occupe trois salles, navigue entre théorie et pratique, « exploration » en seconde et préparation au Bac. L’an prochain son option, malgré son succès, est supprimée. Regroupée avec celle d’un autre établissement, déjà plein.

« Comment conseiller à mes élèves de seconde de choisir la spécialité Arts Plastiques l’an prochain ? Ils ont 15 ans, comment leur dire de ne plus faire d’Histoire ou de Littérature, d’abandonner une langue ? Comment leur dire qu’ils devront courir d’un établissement à l’autre ? Seuls les élèves qui pourront être accompagnés par leurs parents entre deux cours ont réellement le choix. Alors qu’on ne me parle pas de démocratisation… »

Une autre, qui enseigne en Spécialité Théâtre, souligne que les ouvertures de section existent dans ce domaine, mais que ses élèves sont eux aussi indignés de devoir abandonner des matières qu’ils ne considèrent pas comme des spécialités, mais un socle commun. « Le travail que fournissent nos élèves en Théâtre, leur implication en cours, en ateliers, dans les sorties culturelles, est réelle, et ancrée. Ils ont de bonnes notes au Bac, ces spécialités permettent de repêcher un nombre impressionnant de décrocheurs, de leur faire découvrir, souvent, le plaisir d’acquérir des connaissances. Mais ils ont besoin de faire de la Philo, de l’Histoire, de la Littérature, de s’ouvrir à des Cultures étrangères. Comment faire du Théâtre sans cela ? »

Pas de cumul des arts !

Les enseignants de Musique sont encore plus catastrophés : les jeunes qui pratiquent un instrument en Conservatoire ou en École de musique avaient la possibilité de passer l’option en candidats libres. Certains jeunes musiciens très bien formés techniquement suivaient les cours d’enseignement en lycée avec passion, pour y acquérir le savoir historique et esthétique dont ils ont besoin.

« Nous enseignons pour la plupart en collège, et souvent les élèves que nous avons en option en lycée nous suivent, parce qu’ils aiment cela. Mais aussi parce que ça leur rapporte des points au Bac ! Sans cette carotte-là, quel enfant de 15 ans viendra suivre un enseignement le vendredi soir de 16 à 18h dans un autre établissement que le sien ? »

En Cinéma et en Danse, le même constat : « Nos élèves, souvent, cumulaient une option et une spécialité Art. Avec la mutualisation de ces options dans des établissements différents, faire des emplois du temps cohérents va être un casse-tête… et ils ne pourront plus cumuler. Faire de la danse, du cirque ou du cinéma sans faire de théâtre, ou de l’histoire des arts, c’est dommage… »

De façon générale, les enseignants regrettent que, « une fois de plus », on n’ait pas pris la peine de les consulter. Que le principe général ne tienne pas compte des fluctuations des adolescents, de leur paresse parfois, et de leurs peurs de se fermer des portes en faisant ce qu’ils aiment. Et surtout des exigences de certains parents qui les poussent vers ce qu’ils considèrent comme des voies d’excellence, quitte à les inscrire dans le privé.

« Quand nos enseignements auront été mis à bas, ils feront une énième réforme, toujours sans nous consulter. Aucune profession n’est ainsi dépossédée de sa propre expertise sur son savoir-faire. Et ce sont les élèves qui en pâtissent, bien avant nous. »

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2019

N.B. Les enseignants, soumis à des restrictions de leur liberté d’expression, ont pour certains préféré garder l’anonymat. Nous l’avons respecté pour tous.


La réforme

Avant

Les lycéens pouvaient recevoir en Seconde générale et technologique un Enseignement d’exploration (Création et activités artistiques, Création et culture design, Arts du cirque) et pouvaient poursuivre, ou commencer, une Option facultative ou une Spécialité en Arts du cirque, Arts plastiques, Cinéma et Audiovisuel, Danse, Histoire des arts, Musique et Théâtre.

Les épreuves de Spécialité avaient un fort coefficient au Bac L (coefficient 6) et pouvaient se cumuler avec une option artistique, de coefficient 2 (points au-dessus de la moyenne) voire avec deux options (coefficient 1 pour la deuxième).

Tous les élèves de Bac général ou technologique pouvaient recevoir l’enseignement optionnel et passer l’épreuve facultative, les Spécialités étant réservées aux élèves de L.

L’an prochain

La Réforme Blanquer modifie très nettement les Options facultatives : désormais une seule est possible, avec un coefficient 1, et sans épreuve au Bac. Une notation en contrôle continu qui exclut les candidats libres.

L’enseignement de Spécialité se développe et s’ouvre à tous les lycéens des voies générales et technologiques, qui devront choisir 3 spécialités en classe de Première, et en abandonner une en Terminale.

Le choix

La crainte des professeurs est que ces spécialités soient dévalorisantes pour les lycéens. Qui préfèrera choisir une spécialité Art en concurrence avec un bloc Histoire Géo et Sciences politiques, un autre Littérature, Sciences Humaines et Philosophie et Langue, Littérature et Culture étrangère ? Quel professeur peut conseiller à ses élèves artistes d’abandonner la philosophie, la littérature ou l’histoire ?

Quant aux élèves qui se destinent à des carrières scientifiques, une fois qu’ils auront choisi seulement deux blocs parmi Mathématiques, Sciences de l’ingénieur, Physique, Sciences Numériques ou SVT, lesquels conserveront en terminale leur spécialité Art au détriment d’une d’entre elles ?

A.F.

Lire ici notre entretien avec le Recteur de l’Académie de Nice sur le processus du 100% EAC (Education artistique et culturelle, et là le témoignage de Pierre Caussin, directeur du Forum Jacques Prévert à Carros, qui y participe.

Photo : -c- Migue Mariotti – La Marseillaise