Les artistes privés de la possibilité de travailler. Tribune.

Le pire est-il certain ?Vu par Zibeline

Les artistes privés de la possibilité de travailler. Tribune. - Zibeline

Fallait-il un couvre-feu ? Faut-il aujourd’hui nous « reconfiner » et renoncer à toute activité culturelle, à tout rapport direct à l’art, sinon à travers ses avatars numériques ?

Nous vivons des temps inédits, qui nous ont imposé un autre rythme, d’autres relations, et ont considérablement réduit nos horizons. Nous ne pouvons plus voyager, découvrir, rester en contact avec la nature, serrer dans nos bras ceux que nous aimons, et faire d’autres rencontres, celles qui nous donnaient, autrefois, le sentiment d’être en vie.

Cela aujourd’hui nous atteint et nous manque, cruellement. Nous sommes sans certitude de retrouver une vie « normale », l’espoir d’un monde d’après s’obscurcit chaque jour et nos enfants, qui ne connaissent pas les visages démasqués de leurs nouveaux professeurs ni de leurs camarades de classe, sont dans un état d’hébétude larvée. Nous souffrons tous psychologiquement, et certains d’entre nous plus cruellement encore car ils savent que leur activité économique, ou la passion de leur vie, leur est déjà définitivement confisquée.

Fallait-il interdire, confiner, verbaliser, réprimer ? Nul ne peut dire aujourd’hui si c’était nécessaire, efficace, et si cela préserve nos vies autant, plus ou moins, que cela ne détruit nos existences. Mais les mesures qui restreignent nos vies et nos libertés apparaissent, avec certitude, comme aléatoires et absurdes, ou obéissant aux seules injonctions libérales.

La visible évidence

Car il est certain qu’entre les deux confinements l’effort pour donner enfin des moyens à l’hôpital n’a pas été fait. Que les tests sont inefficaces pour contenir la contagion, et qu’un isolement aussi douteux des cas contacts ne sert à rien, sinon à contaminer leurs proches. Certain que les enseignants n’ont pas été consultés et sont confrontés à l’impossibilité de respecter les mesures sanitaires. Que les collectivités doivent faire appliquer des mesures de sécurité, pallier la crise sociale et alimentaire, mettre en place les protocoles sanitaires et des aides d’urgence sans moyens supplémentaires, et sans être jamais consultés. Certain, aussi, que les conséquences de cette crise sanitaire vont se payer, en France, par 1 million d’emplois détruits, et des centaines de milliers de Français basculant dans la grande pauvreté.

Les artistes et le monde culturel n’y échapperont pas. Considérés comme exerçant des professions accessoires, non nécessaires, ils sont privés depuis mars de la possibilité de travailler. Et tout cela nous semble absurde, car il est certainement moins dangereux d’aller au cinéma masqué et distancié que de prendre des transports en commun bondés. Certain que les commerces culturels, les librairies, les galeries, ne sont pas plus périlleux à fréquenter que les grandes surfaces alimentaires. Qu’il n’y avait aucune nécessité de fermer les musées et de laisser les écoles ouvertes, sans parler du Puy du Fou. Et surtout, il est certain que les aides d’urgence sont insuffisantes pour compenser cette privation forcée et forcenée de travail.

Nécessité ne fait pas loi

Dans les annonces gouvernementales, dans celles du ministère de la Culture, il n’est question que de « production », de « distribution », d’industries culturelles. Le vocabulaire de l’économie privée a contaminé cet « art service public » qui a fait l’exception culturelle française. La nécessité de la création artistique disparait comme définitivement. Non seulement le secteur culturel, qui emploie plus de salariés que l’automobile, n’est pas aidé à la mesure de son poids économique, mais de plus la culture publique, celle qui depuis plus d’un demi-siècle veut apporter la culture partout et à tous, n’est aidée que dans ses marges. Les compagnies conventionnées par l’État, peu nombreuses, les scènes et centres nationaux, sont considérés comme les seuls « acteurs économiques » à soutenir. Les petits lieux autonomes, les compagnies non reconnues nationalement, les artistes indépendants, les auteurs, les compositeurs, les techniciens privés de toutes leurs activités intermittentes, sont abandonnés, ou aidés à la marge. 1000 euros par-ci, 20% par là. Sans présent, sans perspective d’avenir, ils sont nombreux à baisser les bras. En silence, comme si leur existence ne nous était pas nécessaire.

Dans le mur

Aujourd’hui, des enfants perdus et cruels décapitent des catholiques, des professeurs, des juifs, des journalistes, des jeunes qui font la fête. Aujourd’hui nous nous réjouissons qu’un macabre pantin ait été éjecté de la direction de la première puissance mondiale, alors que la moitié des citoyens américains, décérébrés par des médias irresponsables, ont encore voté pour lui. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de notre tissu culturel, de notre culture exceptionnelle, des artistes, des chercheurs, des penseurs, des auteurs, de tous ceux qui allument l’étincelle de notre sens critique, qui entretiennent notre désir d’être ensemble et de nous dépasser.

Aujourd’hui nous implorons qu’on nous rende leurs mots, leurs idées, leurs couleurs, leurs chants apaisants ou désespérés, tout ce qui nous élève l’âme. Sans eux la barbarie nous guette, celle qui a permis à Trump d’exister, à Erdogan de lancer des appels au meurtre. En France l’éducation et la culture nous ont jusque là préservés de l’extrême droite. Il n’est pas certain que demain, dans un pays très appauvri, privé de fête, de contact, de toute vie culturelle, de médias publics responsables et d’une presse indépendante et libre, il n’est pas certain que dans un pays où le pouvoir est à ce point discrédité, où la droite est divisée, la gauche fracturée, il n’est pas certain que le pire n’arrive pas, politiquement, au terme de la crise.

Si celui-ci advient.

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2020

Photo : Rue de Marseille – 12 avril 2020 -c- G.C.