Appauvrissement économique, mais aussi politique, du peuple

« Le peuple c’est mon père »

Appauvrissement économique, mais aussi politique, du peuple - Zibeline

Tandis que les gilets jaunes convoquent dans la rue d’inhabituels manifestants, un économiste/statisticien du Ministère interpelle sur l’échec de la démocratisation culturelle. Le rapport ? Une redéfinition du peuple.

Ce qui se joue aujourd’hui dans les rues et dans le monde de la culture semble nouveau, mais repose sur un constat d’évidence. C’est-à-dire l’appauvrissement économique, mais aussi politique, du peuple. Double appauvrissement programmé depuis longtemps par les classes qui dirigent l’économie mondiale ; double appauvrissement qui a substitué à l’imaginaire du combat de classe la lutte des classes voisines : depuis longtemps dans les médias dominants on ne voit plus des travailleurs qui s’opposent à ceux qui produisent de la plus-value sur leur travail, mais les petits commerçants qui s’en prennent aux immigrés. Les élèves aux profs, les salariés aux chômeurs, le privé au public, les jeunes aux retraités, les artisans au plombier polonais, les taxis aux Uber, les hôteliers aux chambres d’hôtes, les voleurs aux affaiblis…

Le mouvement des gilets jaunes, avec ses débordements, son indéfinition idéologique, ses infiltrations fascisantes, son prétendu apolitisme et son inorganisation, n’en est pas moins un mouvement populaire contre ceux qui l’exploitent, et veulent au nom de l’écologie imposer une taxe de plus à leurs dépenses nécessaires pour vivre : il s’agit bien d’une conscience de classe qui renaît, et s’en prend à la richesse folle des Champs Elysées. La « honte » d’Emmanuel  Macron ressemble à celle de Louis XVI lors de la prise de la Bastille.

Privilèges et classes sociales

Depuis le début de la sempiternelle « crise » le combat de classe, faute de résultats, a perdu de la force, et les droits acquis sont aujourd’hui perçus comme des « privilèges » que l’on peut supprimer. Or ce mot dans l’Ancien Régime désignait les droits exclusifs des Nobles, y compris les droits de vie et de mort et de cuissage, sur le peuple. Leur abolition était le mot d’ordre du tiers état, composé de toutes les classes sociales.

C’est ce peuple, fabriqué par notre histoire révolutionnaire, qui a été clivé en classes sociales qui se sont rapidement opposées. Les classes populaires se décomposant elles-mêmes en sous-classes de salariés, essentiellement ouvriers à la fin du XIXe siècle, qui se sont différenciés des commerçants et artisans. Ce processus est décrit par Gérard Noiriel dans son Histoire populaire de la France : rejetant hors de ses préoccupations ceux que l’on appelle aujourd’hui les travailleurs indépendants, les socialismes de la fin du XIXe siècle ont permis aux poujadismes et aux populismes de droite d’éclore. Pour la plupart ils ont encore le réflexe de se tourner vers des mouvements populaires nationalistes qui excluent les plus pauvres, c’est-à-dire les populations issues d’une immigration récente.

Cette scission artificielle du peuple français demeure peu observée, troublée par des outils biaisés. En effet on observe et on comptabilise les Français selon deux méthodes très différentes : les catégories socio-professionnelles, les CSP, qui classifient les agriculteurs riches et les petits paysans dans un même sac, comme les inactifs, qu’ils soient retraités ou chômeurs… et une classification autour du revenu médian qui donne une vision plus claire des classes sociales. Mais, en dehors des études sur la pauvreté, on observe peu les classes dites moyennes, qui composent 67% de la population française et possèdent 38% du capital, ou les classes aisées, soit 10,5% de la population qui possède 58% de son capital. Dont 30% par 1% de la population.

Ces chiffres, publiés par l’INSEE, sont eux-mêmes peu lisibles : ils séparent les « classes moyennes inférieures », pourtant en dessous du revenu médian, des classes populaires, réduites à moins de 10% de la population ; ils notent que celles en-dessous du seuil de pauvreté ne cessent de croître, mais ne soulignent pas que les « classes moyennes supérieures », qui constituent le gros des troupes (41% de la population), ont vu leur niveau de vie diminuer, puisque leurs frais fixes (habitation, crédits, énergie, assurances) représentent aujourd’hui plus de 35% de leur revenus, au lieu de 20% avant l’euro.

Une autre cause de l’appauvrissement général : le revenu médian de 2017 est égal à celui de 2011, et plus bas que celui de 2007, alors que les prix ont augmenté. Le classement autour du revenu médian donne l’illusion d’une stabilité des classes dans le temps alors que de fait, depuis 2007, elles s’appauvrissent. Toutes, sauf les riches, du moins économiquement. Et culturellement ?

Démocratisation culturelle : ça marche !

Les statistiques du Ministère et l’analyse d’Olivier Donnat, sociologue spécialiste de l’étude des pratiques culturelles, reposent sur les CSP. Qui, en matière de revenus, sont obsolètes. Ses statistiques sont justes, et elles montrent depuis des années que l’accès à la culture est inégal, et que les classes moyennes en profitent davantage que les populaires. Reste que les commentaires, en particulier celui de Michel Guerrin dans Le Monde du 26 octobre, multiplient les erreurs. Ils reposent sur un prédicat en tête de l’article :

Les milliards investis dans les équipements de l’État n’y font rien : ce sont surtout les milieux aisés et cultivés qui profitent de l’offre culturelle.

Cette affirmation est intenable, à plusieurs titres :

  • l’économie culturelle repose sur un capital qui ne s’use pas, et au contraire fructifie lorsqu’il se partage : l’usage de la culture par les « milieux cultivés » n’empêche pas les classes populaires d’en « profiter », il n’y a pas en matière culturelle de phénomène d’accaparement.
  • les milieux « aisés et cultivés » sont une catégorie floue et indénombrable, indénombrée d’ailleurs dans l’étude d’Olivier Donnat. Les enseignants par exemple, sont cultivés, mais ne font pas partie de la « classe aisée ». Et, en particulier dans le Sud, les classes aisées ont parfois très peu d’usages culturels, en dehors de l’achat d’art contemporain sur la Côte d’Azur ou de l’opéra lors du Festival d’Aix. Quiconque fréquente les lieux culturels dans la région sait qu’on y voit certes des « milieux cultivés », mais très peu de ces 10,5% qui constituent en France le « milieu aisé ».
  • l’analyse d’Olivier Donnat, sa représentation de l’usage culturel, repose sur la dépense publique d’État concentrée à Paris, et sur sa pratique parisienne des lieux culturels. Elle tient peu compte de ce qui se passe dans le reste de la France, et il suffit d’aller dans les « villes de Province », et en particulier dans leurs théâtres et médiathèques, pour voir qu’ils sont fréquentés par ces fameuses classes dites moyennes, et qui composent 67% de la population. Et que les équipes de ces lieux font tout, y compris au niveau tarifaire, pour y attirer les classes populaires.
  • les données des pratiques culturelles ne sont pas croisées avec celles de l’évolution de la population : le « public ouvrier » n’a pas augmenté, mais le nombre d’ouvrier a fortement diminué dans la population… Le public des plus de 55 ans s’accroit, mais le nombre des Français de plus de 55 ans a notablement augmenté aussi…
  • remettre en cause l’efficacité de la dépense culturelle d’État est exactement ce qu’attend le gouvernement de Macron pour la diminuer. Or on sait que les politiques publiques de la culture sont indispensables contre l’assaut de la culture privée. Pour exemple, notre étude sur le cinéma en France. Que le public français voie 35% de films français et près de 50% de films américains est peu satisfaisant, mais incomparable avec la situation de l’Espagne qui n’a pas de politique publique du cinéma et où 88% des spectateurs voient des films américains.

Redéfinir le peuple

Pour comprendre les gilets jaunes, lutter contre le délitement social et pour la démocratisation culturelle, il faut sans doute redéfinir ce que nous entendons par le mot « peuple ». Jean Vilar, inventeur du Théâtre Populaire et fils de petits commerçants, disait « Le peuple c’est mon père ». Le peuple c’est nous tous, « milieu cultivé », classes populaires et moyennes, jeunes et vieux, tous ensemble malmenés, manipulés et appauvris. Sans doute, une fois encore, le milieu culturel peut-il aider, en pensant son rapport au public, à le redéfinir. Comme Vilar avait, après la guerre, tenté de le faire, au nom du Théâtre.

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2018