La vérité selon Hyam Yared

« Le numérique est une nouvelle religion »Vu par Zibeline

La vérité selon Hyam Yared - Zibeline

Zibeline a animé un atelier d’éducation à la presse dans une classe du lycée Saint-Charles à Marseille, autour des Rencontres d’Averroès 2021. Les élèves de Stéphane Rio, professeur d’histoire-géographie, ont préparé une série de questions à l’attention des intervenants. Laïla s’est adressée à l’écrivaine Hyam Yared, invitée de la 3e table ronde, sur le thème « Croire en la vérité ? ». L’auteure, avec une grande générosité, s’est pliée à l’exercice de l’interview et répond à l’adolescente sur le concept philosophique ô combien ambigu de vérité. Un entretien qui interroge nos systèmes de croyance, du religieux au politique, le déploiement contemporain du numérique, le rôle du journalisme dans une démocratie, et le rapport des écrivains au réel et au doute.



C’est quoi, selon vous, la vérité ?

Hyam Yared : Une quête née de la lutte entre l’inné et l’acquis. Entre ce qui « est » et le récit véhiculé autour de ce qui est, entre ce qui est et ce que nous faisons de ce qui est, au moment de sa réception. Il n’y pas de vérité en somme, à part peut-être ce qui est inéluctable : la Nature. Elle seule me semble pouvoir être, peut-être, une sorte d’incarnation de ce qui définirait en soi une certaine vérité irréfutable. Et pourtant, là encore, nos perceptions différeront au point d’en altérer l’essence, à tenter qu’il soit possible de trouver une essence à la nature comme à la vérité. En somme, la vérité est un défi philosophiquement impossible que nous tentons pourtant d’aborder avec la raison, là où peut-être, il suffirait de rester ouvert à sa réception imminente, comme on lui restituerait une forme d’immanence immédiate. Une feuille d’arbre est une feuille d’arbre, personne ne pourra contrefaire cette évidence à travers un autre récit. On pourra certes me convaincre qu’il pourrait s’agir là d’une de ces œuvres d’art dont seule la nature détient le secret – donc réinterroger l’écart entre réalité perception –, mais cela n’en demeurera pas moins être une feuille d’arbre. Pouvons-nous affirmer que la vérité est surtout organique ? Un cadavre sur un champ de bataille, par exemple, a peut-être mieux que n’importe quel historien la connaissance des faits qui se sont déroulés sur les lieux au moment où ce qui fut corps habité de conscience est devenu cadavre. Le cadavre est le témoin de la chronologie de faits liés à sa mort irréfutables tant qu’aucun récit ne vient s’emparer de ces faits. Il y a un décalage entre ce qui est vrai et ce qu’on attend de la vérité. Ou ce qu’on fait de ce qui pourrait être « irréfutable » si le cerveau humain par lequel se perçoit, se conscientise et s’énonce une vérité n’avait pas inscrit dans son code génétique une soif de l’imaginaire et du pouvoir, donc une tendance à récupérer à ces fins-là tous faits dont il serait susceptible de soutirer un quelconque bénéfice.

Est-ce que le fait de se poser cette question « Croire en la vérité ? » ne mènera pas à un doute sur les croyances actuelles ?

Croire suppose une construction mentale et un doute originel, me semble-t-il. Douter précède la foi – sinon accompagne le processus de développement de toute croyance. Et croire présuppose de construire une croyance sur une certaine manipulation – aujourd’hui les réseaux sociaux en sont un exemple mais les idéologies dans l’histoire de l’humanité aussi. Tout le problème est là. Dans la construction mentale qui accompagne notre définition de la vérité. Ce qui bien entendu remet en question bon nombre de croyances. Je me méfie et de plus en plus du potentiel néfaste de l’homme à se penser supérieur aux autres espèces, par la force de cette intelligence qui – à défaut d’apprendre à développer la conscience de ce qui est vrai, à tenter que cela soit possible – a surtout réussi à détruire ce qu’elle a eu l’ambition de percevoir, imaginer, construire et déconstruire. Cela nous a surtout amenés à détruire la planète. Si l’on en revient à l’idée que la planète, comme la feuille d’arbre, est une vérité inéluctable en soi, du moins une réalité irréfutable par cette pensée humaine qui s’est auto-habilitée à détruire ce en quoi elle a originellement l’intention de croire, alors oui, croire en la vérité ne peut amener qu’à douter de ce en quoi nous croyons avec les données du moment. À partir de là, la quête d’une vérité est utopique et ne peut qu’amener à douter des développements de la pensée autour de la vérité. La quête, voire la définition de la vérité n’est-elle pas, de ce fait, préjudiciable à la vérité en soi ?

La question « croire en la vérité » n’amène-t-elle pas, à toutes les époques, un doute sur les croyances ? 

Quel que soit notre effort à percevoir la vérité, elle sera toujours tronquée d’une partie de ce qui la constitue et des outils avec lesquels elle a été perçue au moment de son énoncé. Car encore une fois, il s’agit de contextualiser les croyances pour tenter de se rapprocher un tant soit peu de ce qu’aurait pu être la vérité au moment où nous avons fait la tentative de la percevoir. En effet, les interrogations sur la vérité n’ont jamais cessé, pas plus que le besoin de vérité. Ce qui change, ce sont les conceptions de la vérité, les démarches ou méthodes qui prétendent apporter – rapporter – aux hommes une vérité qui ne devrait pourtant jamais se conjuguer au singulier. Ce qui manque à nos perceptions de la vérité c’est cette complexité qui devrait en constituer le fondement notre approche. Or la complexité fait peur et ne facilite jamais la tâche à ceux qui cherchent à récupérer la vérité à dessein de contrôler des sociétés qui, prédisposées à la survie, se sont aussi trouvées très vite régies par une vie matérielle avant tout. À partir de là, il y a conflit d’intérêts entre les grands penseurs qui ont tenté de définir avec complexité la vérité et ceux – les politiques et les pouvoirs – qui font circuler l’information autour de leur pensée aussitôt défigurée. Ici, en parlant de ces idéologies, croyances ou morales (religieuses ou athées) qui mettent en danger une vérité qui, ayant pu se rapprocher d’une quête digne de prétendre à la vérité, s’est trouvée détournée dans un processus de simplification et de mise au service des idéologies « rentables » au plus grand nombre, au profit surtout d’une hégémonie de pensée idéale pour ceux à qui il profite de l’imposer.

Le grand malheur de l’instrumentalisation de la pensée complexe, c’est sa simplification à laquelle nous somment les réseaux sociaux, avec cette urgence à l’efficacité versus les nuances. Le danger de cette mouvance presque banale tant elle semble intégrée, c’est de voir la vérité s’atrophier avec une pensée submergée par une sur-information sur les réseaux sociaux. Cette affluence d’informations produit au final deux effets : primo un bouillonnement d’idées qui aurait idéalement pu enrichir mais qui porte bien plus le risque de distraire que celui d’instruire, deuxio une lassitude et une tendance au repli sur l’essentiel (ou sur soi) face au flot d’informations incontrôlables. Le numérique accélère la donne de la mutation de la vérité par les croyances ou par la fragmentation de ses différentes versions possibles. Un peu comme un Diviser pour mieux régner en politique, mais cette fois – et d’ailleurs de manière tout aussi politique – sur le champ idéologique d’une vérité monopolisée par ceux qui font, aujourd’hui comme hier, l’Histoire et le récit de l’Histoire. Car le numérique – qui est aussi une nouvelle religion en ce qu’il tente de créer une « vérité parallèle » – augmente la quantité d’informations sans rien changer ou apporter à l’analyse de fond. Sa seule différence avec les autres idéologies plus dogmatisées est dans le foisonnement des informations dont la conséquence directe est de voir, entre autres, germer toute sorte de fake news où il devient de plus en plus hasardeux de détacher la vérité du mensonge et inversement.

Ceci nous renvoie au nœud fondamental d’une vérité qui nous arrive, nourrie tout autant de mensonges que le mensonge se nourrit des différentes versions d’une vérité si « manipulée » qu’il n’en est que plus difficile de la définir. L’exemple ici qui me saute aux yeux est celui de Trump et de son Média Social « TRUTH Social » : plateforme qui aurait pour ambition politique de proposer aux américains sa « propre » version de la réalité, dans une démarche qui ressemble à ce qu’il a fait pendant son mandat, manipuler la vérité. Ici une question vitale se pose qui est plutôt stratégique et historique. Comment croire en notre avenir si nous sommes privés des ficelles du passé ? Comment croire au récit de la vérité quand nous ne savons rien de ses coulisses ? Ici, comment ne pas mentionner le cas de Julian Assange en exemple du déficit de confiance dans une quelconque foi en une vérité factuelle ? Au-delà des scandales de harcèlement dont il est l’objet en Suède et pour lesquels il devrait être jugé s’il est prouvé qu’il est coupable par la justice de son pays, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi un journaliste devrait être incriminé par la justice américaine pour atteinte à des « secrets d’État » – lesquels se donnent manifestement le droit de sceller unilatéralement des dossiers manifestement porteurs de vérités au prétexte de lois protégeant leur sécurité en tant qu’États. Ainsi donc le mensonge serait nécessaire pour construire une vérité tronquée, et le droit des peuples à accéder aux rouages des enjeux sous-jacent aux guerres qui les tuent passerait loin derrière les intérêts de ceux qui en tirent les bénéfices. Comment se faire une idée construite et accomplie de ce qu’est la vérité, si les pouvoirs issus de sociétés « dites » démocratiques usurpent le droit à des journalistes d’enquêter sur la vérité quelque soient leurs intentions ou l’agenda personnel d’Assange dans ce cas précis. Je ne souhaite pas rentrer ici dans les intérêts divers de l’enquête, mais juste mettre en lumière l’asymétrie d’information entre les pouvoirs publics et les citoyens. Quelle liberté de conscience et de penser la vérité est possible dans cette prise d’otage ? Quelle place peuvent prétendre nos quêtes « humanistes » dans ces réalités où l’opacité de la géopolitique profite essentiellement à des États dit démocratiques et à la perpétuation de leur enrichissement à une seule vitesse ? Aucune vérité ne peut s’inscrire dans cette asymétrie. Aucune croyance non plus. Penser philosophiquement la vérité passe par le droit d’accéder à ce qui en constitue une partie, tant sur le plan politique que mémoriel. Si la vérité est quasi inaccessible elle ne peut prétendre naître en intégrant la dissimulation comme une marge d’erreur dans ce qui la définit. Ici d’autres questions se posent : Comment continuer de croire aux démocraties si la dissimulation de la vérité fonde leurs chartes et leurs droits d’incriminer des journalistes sur la base d’une atteinte portée à la sécurité de leur État ? Quelle différence y aurait-il entre une dictature et ses démocraties dans leur approche de la vérité si ceux-là même qui se targuent de porter l’étendard de la transparence en démocratie se donnent le droit de maintenir leurs citoyens à l’écart de larges pans des informations dont ils disposent ? Quelle est, de ce fait, la marge de manœuvre d’un citoyen lambda pour accéder à la vérité ?

Quels sont vos ressentis à propos des personnes qui ne veulent pas croire en votre vérité ?

Ce qu’il y a de pathologique dans les débats autour de la vérité, c’est qu’ils clivent plus souvent qu’à leur tour. Aussitôt qu’on se met en tête de convaincre nous sommes hors champs d’une quête digne de se positionner comme inhérente à la vérité. C’est Asimov qui disait que pour convaincre il faut plus que la vérité. Il faut tout sauf la vérité, je dirai. Il faut plutôt le bâton et la carotte, il faut le « Surveiller et punir » de Foucault pour contrôler nos libertés individuelles, notre capacité à remettre en question les idéologies si souvent établies au profit de ceux qui hégémonisent la vérité, pour l’inscrire en fondement de leur exercice du pouvoir. L’histoire de l’humanité et son obsession à imposer aux peuples des idéologies au gré des invasions en sont un exemple parlant. Et, pour rester dans le contemporain, nos sociétés modernes n’ont rien trouvé de mieux, avec l’affaiblissement du religieux à partir du 18-19e siècle, que de se jeter dans une accélération idéologique comme s’il fallait troquer les croyances religieuses par une nouvelle montée d’idéologies multiples, diverses et souvent concurrentes (marxisme, fascismes, populismes, libéralisme), suivie d’un renouveau des croyances avec, là aussi, un foisonnement (religions orientales, théologie proto-marxistes, renouveau chrétien après Vatican II, pour arriver à la résurgence islamiste avec, dans ses formes extrêmes, la violence que l’on a observée depuis des années et qui bouleverse de nouveau les perceptions d’une vérité qui sort perdante, exsangue et défigurée par toutes ces luttes intestines de croyances. Au vu de cet exemple collectif où le pouvoir se dispute la vérité pour asseoir son pouvoir, tirer les leçons sur le plan personnel est important. Pour ce qui me concerne je n’ai pas une vérité. Je cherche à défaut de croire dans les mythes, à me construire une vérité plus factuelle. Croire du moins en ce que je vois, comme base de ce que je m’autorise à ressentir, sans nier le droit à mon interlocuteur d’assumer un autre ressenti pour une même réalité en apparence.

En tant qu’humaine mais aussi en tant qu’écrivaine, je n’ai trouvé fructueuse aucune guerre des idéologies. Je refuse d’y entrer et ne trouve pas très intéressant, en soi, d’adhérer inconditionnellement à une pensée quelle qu’elle soit, encore moins de mourir pour des idées qui n’auraient pas intégré l’évolution dans ce qui les constitue. Comme disait Brassens : « Mourir pour des idées d’accord, mais il faudrait encore savoir pour lesquelles ». Or aussitôt que je crois détenir le bout d’une idée, je suis déjà portée à suivre son évolution. À partir de là, tout m’échappe. L’idée en soi, comme l’idée de la vérité et ce qu’elle implique de quête. En tout cas pour ce qui me concerne, je préfère remettre en question ce que j’avance. C’est l’exercice que je m’impose lorsque j’écris. Je ne sais pas si j’y arrive. Douter de ma propre pensée m’est en tous cas vital. Affirmer quelque chose, c’est proposer un champ infini de contradictions. Aucune vérité ne peut, me semble-t-il, être isolée de la parabole d’un infini de possibilités. Ce qui rend le principe même de vérité difficilement cernable et l’entreprise de s’en rapprocher ne peut être envisageable que si l’on considère nos réponses comme des tremplins vers un champ exponentiel d’interrogations en constantes mutations. Car ce que je souhaite à la vérité, c’est bien d’être augmentée par ce qui la réfute, la contredit et lui permet, par conséquent, de grandir avec une part d’elle intrinsèquement liée au débat – donc au progrès d’une pensée réinterrogée et interchangeable, inter-textualisables…  Aucune de ces vérités érigées comme preuve de notre supériorité sur les autres espèces ne tient la route si notre aptitude à nous adapter à son évolution n’est pas fondateur de notre tentative de comprendre le mouvement qui la constitue de l’intérieur. Ce mouvement constitutif de la nature même de la planète est aussi viscéral à l’évolution de la biodiversité qu’à celle de nos constructions culturelles et cultuelles de la vérité. Aucune approche de la réalité ou de ce que nous considérons être la vérité ne peut se passer d’une malléabilité à la hauteur de l’évolution de ce que nous ambitionnons de cerner. C’est la souplesse du roseau qui lui permet de braver les vents, là où l’enracinement des arbres ne résiste pas toujours à la violence de certaines bourrasques. J’aime bien cette métaphore appliquée à la vérité. Je ne crois qu’en la vertu des souplesses, surtout quand elles se donnent pour mission de redéfinir constamment et sans cesse nos perceptions de la réalité.

Qu’avez-vous pensé de ce débat ?

Pour quelqu’un comme moi, qui vient d’un pays (le Liban, ndlr) en déficit de vérité par rapport à sa mémoire, je l’ai trouvé très intéressant même si, quelque peu décalé des préoccupations de peuples occupés à se débattre entre survie matérielle mais aussi immatérielle. En tout cas de nos préoccupations libanaises en ce moment. De l’enjeu auquel la société civile est confrontée face à son avenir. Comment le construire sur la base d’un passé dont on nous refuse l’accès, puisqu’à ce jour aucune mémoire consensuelle n’a pu être officiellement reconnue par cet État lui-même divisé, déficient, clivé et plus que jamais responsable de nos divisions. Cela est l’exemple le plus parlant du monopole de la vérité par les pouvoirs politiques qui font et défont les récits de l’Histoire en nous faisant croire à leurs idéologies – qu’elles soient économiques, financières, politiques, religieuses, identitaires, raciales, sexistes ou autres.

Que pensez-vous de l’athéisme, très présent dans notre société ? Est-ce que cela aura un impact sur « Croire en la vérité » ?

Affirmer avec ferveur l’inéluctabilité de l’inexistence de Dieu équivaut à crier comme un fou de Dieu son irréfutable existence. Je préfère aux idéologies aveugles, les foi – s’il en faut et qu’il soit inévitable d’en avoir – armées de doutes. Ne pas croire me semble être le processus fondamental de la pensée qui cherche ce en quoi elle souhaite croire. Je suis une grande fervente du doute. Je crois en ses vertus. Je rêve d’un monde où le doute serait à l’origine de la charte des croyances. Alors je pourrais peut-être me revendiquer d’une foi qui resterait ouverte à la remise en question de ce qu’elle avance, qui affirmerait, en restant ouverte au dialogue, à la complexité et aux nuances. L’agnosie me va bien. Ma religion est le doute.

PROPOS RECUEILLIS PAR LAILA ABDALLAH
Janvier 2022

Lire ici le compte-rendu de la table ronde n°3 des Rencontres d’Averroès 2021, Croire en la vérité ?, rédigé par les étudiants de Sciences Po Aix.

Photo : Hyam Yared -c- Delphine Minoui