Loup et pastoralisme en tension, avec les documentaristes Catherine Bouteron et Étienne Decle

Le loup, pour l’hommeVu par Zibeline

Loup et pastoralisme en tension, avec les documentaristes Catherine Bouteron et Étienne Decle - Zibeline

Depuis que le loup repeuple la France, les tensions sont vives entre les « pro » et les « anti ». Des documentaristes se sont penchés sur l’animal et sa cohabitation avec les éleveurs d’ovins. Certaines projections sont bousculées, les menaces fusent au mépris de la liberté d’expression. Après Jean-Michel Bertrand, réalisateur de Marche avec les loups, Zibeline a interviewé Catherine Bouteron et Étienne Decle, auteurs du film Une branche en travers du chemin. Entretiens croisés.

Zibeline : Qu’est-ce qui vous a poussés à réaliser ce film ?

Catherine Bouteron : Avec la Société Alpine de Protection de la Nature, nous nous sommes intéressés à l’arrivée du loup dans les Hautes-Alpes. Un premier loup a été braconné dans les années 1990, la SAPN s’est opposée à ces pratiques au niveau juridique. À partir de là, nous avons reçu des pressions, notamment de la part de la FNSEA1.

La SAPN a pris position pour défendre une espèce protégée. Est-ce que les pouvoirs publics ne le font pas assez ?

C.B. : Il y a eu plusieurs manifestations devant la Préfecture. À l’époque c’était Ségolène Royal qui était à la tête du ministère de l’Environnement. Elle a cédé sur pas mal de choses, des dérogations par rapport au Plan national loup, donc les syndicats agricoles se sont sentis en force. C’est toujours un animal protégé, mais il y a des conditions annexes qui permettent de contourner ce statut.

Étienne Decle : Je voudrais amener tout de suite une précision, parce que vous posez d’emblée la question au niveau du combat pro-loup, anti-loup. Ce film a pour origine une double intention. D’abord celle de la SAPN : à l’issue d’un important travail de concertation organisé avec les éleveurs, en alpage, avec les bergers, il s’agissait de prolonger le dialogue. Et la deuxième, qui m’est peut-être plus personnelle, est d’inviter à une réflexion plus générale sur le rapport homme-nature.

Effectivement, c’est l’aspect le plus remarquable lorsqu’on le visionne, le fait qu’il soit basé sur la parole des éleveurs. Avec une grande place consacrée à la façon dont on dresse les chiens de protection des troupeaux.

É.D. : On a tenu à garder le propos sur un plan très technique, pour rendre le dialogue possible, justement, sur des bases précises.

Vous avez aussi rencontré un éthologue2, des scientifiques… Comment s’est passé le tournage ?

C.B. : comme je vous le disais tout à l’heure, nous nous sommes intéressés d’abord à ce qu’il se passait dans les Hautes-Alpes. Mais suite aux pressions des syndicats, nous n’avons pas pu tourner là-bas. Donc nous nous sommes rabattus sur le 04, la Drôme, les Alpes-Maritimes. Aujourd’hui encore, dans le 05, c’est très tendu.

Le film ne semble pourtant pas polémique. Avez-vous aussi rencontré des difficultés au moment de sa diffusion ?

É.D. : Certes, nous ne sommes à charge ni d’un côté, ni de l’autre. Néanmoins, nous avons employé quelques « gros mots » aux yeux de ceux qui sont contre le loup, par exemple le terme de « cohabitation ». Leur manière d’aborder la discussion est donc de… confisquer le débat, pour rester maîtres de l’argumentaire. Bien souvent, quand des éleveurs sont présents lors des projections, ils ne se contentent pas de dire ce qu’ils ont à dire, ce qui serait normal, mais veulent à tout prix empêcher les autres de parler. Je me souviens de gens de la FNSEA ou de la Coordination rurale qui étaient très véhéments. Les membres de la Confédération paysanne, à laquelle appartiennent la plupart des éleveurs chez nous, ont une approche un peu plus nuancée, même si le loup reste un vrai problème pour eux.

C.B. : Je participe au Comité loup à la Préfecture. Certains éleveurs refusent tout pas en avant car cela implique pour eux d’accepter sa présence. C’est la raison pour laquelle ils rechignent au dialogue : de leur point de vue, le moindre petit changement pourrait aller dans le sens d’une cohabitation, ce à quoi ils se refusent absolument.

Pensent-ils que la législation pourrait revenir en arrière, à force de pression ?

C.B. : Ils souhaitent plus de subventions, qui ne suffisent plus à leurs yeux, et de tirs de prélèvements. Pour eux, l’argent mis dans le gardiennage est gaspillé. À la dernière réunion, j’ai demandé, au vu des dépenses en munitions, s’il n’y aurait pas des fonds pour mesurer l’efficacité de cette procédure. Car encore cette année, les Hautes-Alpes sont l’un des départements où il y a le plus de tirs, mais il reste l’un des plus prédatés. En parallèle, dans les Alpes-Maritimes, la situation se stabilise, c’est tout de même curieux ! Est-ce que ce ne serait pas contre-productif de tirer sur un loup sans savoir s’il s’agit d’un animal dominant, et d’éclater les meutes, au risque que les dégâts se multiplient ? Apparemment l’État a diligenté une étude, qui ne devrait pas être rendue avant trois ans. Sur le comportement du loup en milieu sauvage et pastoral, on a aussi très peu de données, ce n’est manifestement pas la priorité. Hormis Jean-Marc Landry3 qui fait des recherches dans ce domaine…

La priorité n’est donc pas d’observer le comportement de l’animal dans une démarche de diplomatie, comme le dirait le philosophe Baptiste Morizot4. Ils espèrent plutôt éliminer le problème en refusant la présence du loup ?

C.B. : Voilà. Ce qui ne paraît plus possible à l’heure actuelle. D’ailleurs, est-ce que ce serait souhaitable, et pourquoi ? Il y a un aspect économique, mais cela ne doit pas se limiter à ça !

D’autant que la présence de grands prédateurs, le loup ou le lynx, a des effets bénéfiques sur les écosystèmes -réguler les rongeurs, les ongulés, par exemple- qu’on pourrait éventuellement chiffrer, mais qui ont une tout autre valeur en soi.

É.D. : Nous nous sommes bien gardés de tout propos politique. On aurait pu parler de l’impuissance de l’État, de son non-interventionnisme délibéré, des élus qui ne font rien parce que le sujet est un bâton merdeux, ou des syndicats qui l’utilisent pour faire valoir leurs intérêts corporatistes… Les éleveurs sont bien plus en difficulté pour des raisons économiques que du fait des attaques de moutons ! Mais la dimension politique est très forte, avec une instrumentalisation du loup à tous les étages.

Que vous évoquiez cet aspect est particulièrement intéressant. J’ai interviewé dernièrement une océanologue qui travaille en Méditerranée, Daniela Banaru. Elle relève la même problématique avec les pêcheurs et les dauphins : un secteur en mauvaise santé économique, et des personnes qui se plaignent du prédateur, un peu opportuniste à l’instar du loup, qui pille leurs chaluts.

É.D. : Ah ? Nous allons devoir venir faire un film en Méditerranée alors !

C.B. : Je suis sûre qu’en cherchant, on peut trouver encore ailleurs ce type de problématiques. Si l’animal sauvage entrave si peu que ce soit l’économie, avec ce raisonnement… comme tout ce qui gêne a priori l’homme, il faudrait s’en débarrasser !

É.D. : Pour en revenir aux bergers, ils ont un mode de vie particulièrement proche de la nature, mais ils se retrouvent confrontés à un animal qui les dépasse un peu. Je pourrais faire un parallèle précautionneux, parce que c’est un terrain glissant, avec la figure des migrants, perçus comme des étrangers, perturbateurs, une menace. Souvent je me suis surpris à écouter ce que certains disent du loup, comme s’ils parlaient des migrants.

C.B. : Les loups sont là, il faut faire avec, mais on tourne en rond sur cette question parce qu’il n’y a pas la volonté de trouver des solutions efficaces. L’État a caché pendant longtemps leur arrivée. Les éleveurs ont dû se rendre à l’évidence quand les premières attaques ont eu lieu, et ils ont paniqué. Maintenant des aides sont mises en place. Nous sommes dans le Cercle 1 du Plan national loup, le plus soutenu financièrement, l’embauche d’un berger est financée à 100%, des cabanes de plus en plus confortables sont héliportées. Des personnes viennent pour l’éducation des chiens, avec un suivi. Les déclarations ont été simplifiées, auparavant l’administratif était un casse-tête ! C’est en train de se structurer, avec 10 ans de retard par rapport à ce qui se pratique en Suisse.

Comment voyez-vous l’avenir ?

É.D. : On ne peut que souhaiter que ce problème soit résolu et que des issues soient trouvées par le haut, pas au détriment de la filière ovine pastorale, qui fait partie du patrimoine de nos régions, du Mercantour aux Alpes du Sud et au-delà. Les résultats ne sont pas encore là pour permettre une cohabitation de manière sereine, mais le débat s’apaisera quand les solutions seront vraiment mises en place.

C’est une vraie question de culture. Reprendre des usages que l’on n’avait plus depuis des décennies car il n’y avait plus de grands prédateurs, et en inventer de nouveaux. Quelle est la position des Parcs nationaux, particulièrement des Écrins ? Même s’ils ont moins des moyens, leurs équipes sont tout de même impliquées, vous les avez rencontrées ?

C.B. : Les Écrins ont par exemple mis en place des panneaux expliquant aux randonneurs les précautions à prendre vis-à-vis des chiens qui protègent les troupeaux. Ils sont vraiment pour la cohabitation avec les loups. D’ailleurs, la possibilité d’en abattre sur le territoire d’un Parc national, qui était sur le point d’aboutir, n’a finalement pas été adoptée. Je peux aussi vous parler des services de l’ONCFS5, qui étaient chargés des relevés de traces et du décompte des loups. Ils ont été très critiqués aussi, notamment vis-à-vis des hybrides. Côté éleveurs, ils avaient fait appel à un autre laboratoire pour déterminer si c’étaient des animaux de pure souche lupine qui attaquaient les troupeaux, ou des croisements avec des chiens, et obtenu des résultats différents. La polémique a été intense il y a un peu plus d’un an, avant qu’ils ne trouvent un accord sur la méthodologie.

Pour finir, pouvez-vous nous dire comment on peut voir votre film ?

É.D. : Il existe en fichier vidéo-projetable, format MP4 classique ou DCP6, que l’on peut demander à la SAPN pour organiser une projection publique.

C.B. : Sinon, le 18 juin aura lieu une grande soirée débat à Laragne, avec la projection au cinéma-théâtre Le Phénix d’Une branche en travers du chemin, et de Marche avec les loups, celui de Jean-Michel Bertrand. (ndlr : cet entretien a été réalisé avant la mise en place des mesures de confinement de la population en raison de l’épidémie de Coronavirus, il est donc possible que la séance ne soit pas maintenue).

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Mars 2020

  1. Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles
  2. Spécialiste du comportement animal.
  3. Ethologue et biologiste, il a créé une fondation dont le but est « d’optimiser la coexistence entre activités humaines et présence des prédateurs, particulièrement celle du loup».
  4. Auteur d’un livre paru sur le sujet aux éditions Wildproject, Les diplomates (2016).
  5. Office national de la chasse et de la faune sauvage
  6. Digital Cinema Package : l’équivalent en cinéma numérique de la copie de projection argentique.

Lire aussi notre recension du livre du philosophe Baptiste Morizot, Les diplomates, publié en 2016 aux éditions Wildproject.

Photos : image du film / Catherine Bouteron et Etienne Decle