La filière du livre en temps de confinement : éditeurs, librairies, manifestations littéraires, auteurs... et lecteurs

Le livre au temps du Covid-19

La filière du livre en temps de confinement : éditeurs, librairies, manifestations littéraires, auteurs... et lecteurs - Zibeline

Toute la filière du livre est impactée par les mesures de confinement. Tour d’horizon.

L’éditeur d’Images plurielles, maison marseillaise spécialisée en photographie contemporaine, a pu inscrire son unique salariée dans le dispositif de chômage partiel mis en place par le gouvernement pour limiter la casse économique consécutive à la crise sanitaire. Lui-même a dû démissionner, faute de pouvoir dégager un revenu : les sorties d’ouvrages prévues au printemps ont été repoussées, de même que toute participation aux rencontres professionnelles. Abed Abidat soupire : « Nous devions fêter nos 20 ans d’existence en ce mois d’avril, mais je ne sais pas si on va pouvoir poursuivre ».

Comme dans tout le secteur culturel, les structures les plus légères de la filière du livre, celles qui disposent de moins de trésorerie, sont inquiètes pour leur survie. Or une filière, comme son nom l’indique, relie une série d’acteurs dans un rapport d’inter-dépendance, avec des points plus ou moins vulnérables susceptibles d’impacter tous les autres. La fermeture définitive de trop nombreuses librairies fragiliserait évidemment les éditeurs, et probablement plus encore les auteurs, qui au début de l’année, alertaient le gouvernement sur leurs maigres moyens de subsistance.

Librairies

Les librairies étant fermées sur décision administrative et ne pouvant fonctionner en télé-travail, elles peuvent mettre leurs salariés en activité partielle, avec prise en charge par l’État de 70 % de leur revenu. Mais le délégué général du Syndicat de la librairie française, Guillaume Husson, estimait le 8 avril dernier sur Europe 1* que si le confinement devait durer deux mois, il faudra réunir entre 20 et 30 millions d’euros  pour compenser les pertes. L’enveloppe de 5 millions d’euros promise par le ministère de la Culture étant très insuffisante, il travaille avec ses équipes à la constitution d’un fonds de solidarité, auquel le Centre National du Livre a contribué. En évoquant la perspective du « mur d’endettement qui se profile à l’été », il compte aussi sur les régions pour alimenter ce fonds. L’Association pour le développement de la librairie de création (Adelc) va quant à elle mettre en place un dispositif qui prévoit la « prise en charge de la totalité des charges externes pendant toute la durée du confinement ».

Manifestations littéraires

Le CNL a maintenu les subventions allouées aux  festivals annulés. Certains hésitent encore à le faire, tant que les pouvoirs publics ne précisent pas les dates et modalités de sortie de l’état d’urgence sanitaire. Les Eauditives devaient avoir lieu durant la deuxième quinzaine de mai, en itinérance sur le territoire toulonnais. Le responsable Éric Blanco ne veut pas renoncer, mais envisage de reporter la manifestation vers septembre ou octobre. De même que dans le secteur du spectacle vivant, il risque d’y avoir embouteillage à la rentrée, si la crise sanitaire est maîtrisée d’ici là, avec des problèmes d’organisation et de visibilité à la clef.
L’association Des livres comme des idées, qui porte le festival marseillais Oh les beaux jours !, a attendu le discours du président de la République, le 13 avril, pour prendre sa décision. « L’annonce officielle interdisant les rassemblements publics jusqu’au moins mi-juillet a scellé notre sort », explique Fabienne Pavia, sa co-directrice, contrainte d’annuler l’édition 2020. « Nous espérons que des budgets exceptionnels pourront être mobilisés pour sauver les acteurs culturels qui seront en grand danger et maintenir le financement des autres sur la base de l’existant. Nous nous mobiliserons pour cela », précise-t-elle.

Auteurs

La Société des gens de lettres fournit une aide d’urgence exceptionnelle. Réservée aux personnes qui ne pourraient pas bénéficier du Fonds de solidarité mis en place par le gouvernement pour les artistes-auteurs, les travailleurs indépendants, les micro-entrepreneurs et les très petites entreprises, elle peut aller jusqu’à 1 500 € par mois. Les demandes d’aide se font en ligne, jusqu’au 1er septembre 2020. La commission, composée de représentants du CNL, du Conseil Permanent des Écrivains (CPE), du Syndicat national des auteurs et compositeurs (SNAC), de l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF), de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, et de la Société des Gens de Lettres (SGDL), s’engage à verser l’aide aux personnes éligibles sous cinq jours après examen. Malheureusement, les critères sont assez restrictifs : il faut notamment avoir publié à compte d’éditeur au moins trois ouvrages écrits en langue française, dont un au cours des trois dernières années.

Et les lecteurs ?

En bout de chaîne de la filière livre et objets de toutes les attentions, les lecteurs. Guillaume Husson a appelé « à la solidarité des clients qui sera nécessaire à la reprise ». En attendant, faute de pouvoir aisément commander des ouvrages papier en évitant d’engraisser Amazon (les sites comme librairiesindependantes.com ou placedeslibraires.fr ont suspendu leur activité,  lalibrairie.com poursuit mais avec d’importantes restrictions et des délais de livraison allongés), ils se replient tristement sur le numérique ou rongent leur frein. Les gros lecteurs confinés piochent dans leur bibliothèque personnelle bien garnie et exhument Guerre et paix. Les enfants écoutent des livres audio, parfois conseillés par leurs professeurs de français (sur France Culture, on trouve par exemple Les Misérables en une série radiophonique de 14 épisodes ; croyez-nous :  pleurer à chaudes larmes sur le sort de Fantine et Gavroche est cathartique). Cependant sans les bibliothèques, les rencontres littéraires et tout l’accompagnement à la lecture qui est assuré à l’année par les associations, un vide se crée pour ceux qui n’y ont pas accès facilement. Heureusement, les réseaux d’entraide s’organisent, dans la cité phocéenne comme sans doute ailleurs. Sudside, en relation avec les acteurs sociaux des quartiers nord de Marseille et la Cité des Arts de la Rue, collecte livres, revues, magazines pour enfants à redistribuer (contact : Alain Arraez 06 12 44 40 89 / 04 91 03 10 64). La librairie Manifesten propose de livrer ouvrages de sciences humaines et autres brûlots intellectuels dans un rayon de quelques kilomètres, dûment emballés pour éviter tout risque de propagation du Coronavirus. La Touriale ne reçoit pas de nouveautés de ses fournisseurs, mais puise dans son stock et dépose les commandes à l’Épicerie Paysanne.

Reste que la période est rude. Vivement qu’on retrouve les joies de la lecture en terrasse ou les pieds dans l’eau !

GAËLLE CLOAREC
Avril 2020

* Émission La France bouge avec Raphaëlle Duchemin.

Photos : XDR