Des nouvelles des recherches actions menées par la compagnie marseillaise Rara Woulib

Le hacking éthique de Rara WoulibVu par Zibeline

Des nouvelles des recherches actions menées par la compagnie marseillaise Rara Woulib - Zibeline

La compagnie marseillaise Rara Woulib entame un nouveau cycle de recherches actions entre Marseille, Tunis et Strasbourg pour sa création 2023.

Au fil d’expérimentations l’ayant menée d’actions pirates dans les années 2010 à des variations au cœur de la société civile, la compagnie Rara Woulib se questionne désormais sur l’éthique qui régit ses activités. Mené en février à Marseille, le laboratoire de recherche De l’agilité théâtrale en espace public / infiltration, contournement, hacking pose les bases de Vertige(s), une création axée sur les luttes sociales et politiques, prévue à horizon 2023 dans le cadre du Festival de Marseille. Entretien avec Julien Marchaisseau, metteur en scène.

Zibeline : Quel chemin vous mène à envisager Vertige(s), votre prochaine création autour des luttes ?

Julien Marchaisseau : Après tout notre travail sur la question de la ville, de la traversée et du rituel collectif, Moun Fou a constitué une bascule. Nous sommes entrés dans un processus de création sans savoir où il nous menait, juste portés par l’envie de re-questionner notre rôle dans la société et la raison qui nous pousse à être artiste. En amont de la création du spectacle en 2020, nous avons mené des Tentatives -des actions citoyennes nourries de notre savoir-faire- sur la thématique de l’altérité, assorties d’une immersion dans le milieu de la santé mentale et de la grande précarité. Cela nous a poussés à redéfinir le projet de la compagnie par rapport à une ligne éthique. Le confinement nous a donné le temps d’inventer des processus d’intelligence collective, qui nous ont guidés en-dehors du réseau culturel : de nos multiples actions menées auprès de l’Après M, l’ancien Mc Do de Saint-Barthélemy (détournement de l’enseigne et de la façade du bâtiment, entrée au CA de l’association…), a émergé la question des luttes. Nous cherchons désormais comment mettre à profit nos savoir-faire dans des actions qui font sens.

De quelle manière le laboratoire, qui démarre en février à Marseille, va-t-il nourrir le projet ?

La dimension du hacking est une constante dans la compagnie, car on ne peut pas faire de l’art en espace public sans en maîtriser les tenants et aboutissants. Or, que nous propose-t-on d’autre que des occupations temporaires, dans des cadres officiels ? Dès lors, comment déployer des projets hors de ces cadres, tout en restant dans la légalité ? Des actions pirates à Marseille, on en a fait, ce n’est pas très compliqué ; en revanche, questionner l’endroit de la légalité, c’est ce qui nous amène à creuser la règlementation. Ces infiltrations d’espaces publics et privés, nous les avons expérimentées durant le processus de création de Moun Fou : organisation de funérailles pour une personne indigente au cimetière Saint-Pierre, mise au point d’une Fête vagabonde, 5h durant, dans les rues sans demande d’autorisation préalable, réunissant 600 personnes d’origines très diverses… Au fur et à mesure, nous avons trouvé un axe commun : notre fonction est celle d’une visibilisation, d’une mise en récit visant à faire émerger quelque chose de caché aux yeux du grand public. Cela peut passer par la réinvention de formats revendicatifs : à notre sens, le bâtiment de l’Après M se présente comme une manifestation ! Nous pensons le laboratoire à venir comme une infrastructure de création à part entière, qui va nous permettre de confronter nos pratiques à d’autres façons de faire, d’autres corps de métier.

Comment va-t-il se présenter ?

Nous l’avons pensé en collaboration avec le festival tunisois d’art en espace public Dream city et la Haute Ecole des Arts du Rhin (HEAR) de Strasbourg. Durant ce premier temps de rencontre, nous accueillons des artistes -en provenance de Tunis, de Mayotte, du Ballet national de Marseille- des étudiants et enseignants de la HEAR… Il s’agira de leur faire rencontrer Marseille par des gens que nous considérons comme meneurs d’actions visant une profonde transformation de nos sociétés, sans omettre d’aborder les questions qui fâchent telles que la gentrification des luttes. Les premières semaines seront centrées sur la Belle de Mai, que nous considérons aujourd’hui comme un endroit névralgique. Les prochains volets du labo auront ensuite lieu à Tunis et à Strasbourg.

En quoi Marseille se prête-t-elle particulièrement à ces expérimentations ?

Marseille est une ville monde ; les actions testées ici sont transposables partout ! Le sociologue AbdouMaliq Simone, qui ralliera le laboratoire en juin prochain, considère certaines cités d’Afrique ou d’Asie du Sud Est comme des villes 2.0. À l’inverse des villes européennes qu’il juge formatées, ces cités se présentent davantage comme des souks fourmillants que comme des rayonnages bien lissés ! La vie y pulse, on peut y naviguer comme sur Internet. Marseille se place dans leur lignée, ce qui en fait une ville du futur !

Propos recueillis par JULIE BORDENAVE
Février 2022

Photo : Remontée de la Canebière – mars 2021 (c) Adrien Maufay