Vu par ZibelineLes vergers d'agrumes peuvent se passer de Glyphosate, qu'on se le dise !

Le Glyphosate, j’arrête demain

Les vergers d'agrumes peuvent se passer de Glyphosate, qu'on se le dise ! - Zibeline

Rencontre avec une jeune agronome, après une expérience concluante pour trouver des alternatives aux molécules chimiques dans les vergers d’agrumes en Corse.

Louise Blanc a 23 ans. Originaire de Saint Maximin, dans le Var, elle a choisi d’étudier l’agronomie à Lyon, au sein de l’Institut supérieur d’agriculture Rhône-Alpes. Dans ce cadre, elle s’est d’abord rendue au Mexique, pour approfondir ses connaissances en agroécologie*. Un séjour concluant en Wwoofing* dans une orangeraie a stimulé sa jeune curiosité : elle continuerait à suivre le chemin parfumé des agrumes !

C’est dans les vergers corses, durant six mois, que l’ingénieure a réalisé son stage de fins d’études. Pour les agrumiculteurs produisant sous l’IGP* Clémentine de Corse, le Glyphosate* est le seul et dernier herbicide autorisé par le cahier des charges du label. Or, malgré les atermoiements des pouvoirs publics, il devrait finir par être interdit. L’objectif de Louise Blanc était donc, auprès d’une organisation de 39 producteurs, Terre d’Agrumes, au Nord de l’île, de trouver des alternatives à la molécule chimique.

Tout un système à remettre en question

Même ceux qui n’ont pas de sensibilité particulièrement écologique songent à convertir leurs exploitations à l’agriculture biologique, sous la pression du marché, notamment parce que la grande distribution leur demande de plus en plus quelles « meilleures pratiques » mettre en avant dans leur communication mercantile… Mais renoncer au Glyphosate ne s’improvise pas. Les producteurs craignent que la prolifération d’herbe ne fasse concurrence aux arbres, en consommant l’eau et les nutriments dont ont besoin les fruits pour se développer. Jusqu’à l’arrivée de Louise Blanc, beaucoup avaient choisi le désherbage mécanique. « Pour eux, un verger entretenu est net, ils passaient donc très fréquemment des machines qui compactent le sol et polluent. »

La jeune femme leur a proposé une logique qui va à l’encontre : au lieu de se débarrasser des herbes, en semer ! Cinq producteurs ont accepté de planter du gazon sur plusieurs parcelles en agriculture conventionnelle, biologique ou en transition, afin d’observer les résultats. L’essai s’est avéré fructueux avec des variétés aux petites racines qui consomment peu d’eau, freinent bien les adventices* et « ne coûtent pas très cher, juste les graines et quelques tontes ».

Certaines espèces, comme le trèfle souterrain, sèchent l’été sans que cela ne soit dommageable car elles rebourgeonnent en automne avec les pluies. Les sécheresses deviennent plus fréquentes sous l’effet du changement climatique, et peuvent être catastrophiques pour les producteurs, c’est donc un argument de poids. « D’autant que le trèfle capte l’azote de l’air et fertilise naturellement le sol. »

Autre technique testée, le paillage, qui occulte la lumière sur le sol. Mais compliqué à installer, coûteux et nécessitant de la main d’œuvre, il serait plutôt intéressant à développer sur des zones très pentues.

La jeunesse à la rescousse

En Corse, pays où la majorité des exploitations sont familiales, la plupart des agriculteurs ont un fort rapport à la terre. Louise Blanc insiste : « La profession n’est pas facile, c’est un secteur sensible qui subit une pression sociétale considérable. Il faut respecter ces gens : ce n’est pas si aisé de changer ses habitudes, chacun peut le constater ! » Selon elle, les jeunes s’emparent plus facilement des possibilités alternatives, de même que les néo-ruraux qui n’ont pas de passé agricole et sont prêts à tester plein de choses. Elle cite les insectes auxiliaires comme les coccinelles, de plus en plus utilisées contre pucerons et cochenilles. « Ils comprennent que les produits phytosanitaires éliminent les ravageurs mais au détriment de la biodiversité. »

Bilan de son semestre en Corse, de février à juillet 2019 : « Mes plantations ont mis longtemps à pousser donc j’ai beaucoup douté, mais à la fin  on a obtenu de très bons résultats, comme quoi il faut persévérer ! » Cet automne, deux fois plus de membres de Terre d’Agrumes ont ensemencé leurs vergers.

Dans son mémoire de fin d’études, Louise Blanc conclut que si des solutions alternatives au Glyphosate existent, « elles sont testées en centre de recherche, mais sont souvent inconnues des agriculteurs. Il manque un lien entre la science et le terrain ». Pour elle on ne peut pas arrêter la chimie en claquant des doigts, il faut démontrer les possibilités avec les producteurs plutôt que dans une démarche verticale.

Son expérience au Mexique lui permet une comparaison. Là-bas, sur des surfaces plus petites, les paysans ont une approche plus manuelle, plus globale et circulaire. « Ils font par exemple eux-mêmes leur compost avec leurs débris végétaux. Bien-sûr, la main d’œuvre est moins chère qu’en France. Ici on se repose plus sur les machines, notre modèle est mécanique et productiviste. » Durant sa carrière, Louise Blanc pourra s’inspirer de cette autonomie des exploitations. Le champ à cultiver est vaste !

GAËLLE CLOAREC
Décembre 2019


* Lexique :

Adventice : Synonyme de mauvaise herbe dans le vocabulaire des agronomes (plante qui pousse dans un endroit cultivé sans y avoir été intentionnellement installée).

Agroécologie : Ensemble de techniques agricoles qui visent à diminuer les pressions sur l’environnement, en s’appuyant sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes et maintenant leurs capacités de renouvellement.

Glyphosate : Herbicide le plus utilisé dans le monde, produit par la firme Monsanto. Classé dans la catégorie des cancérigènes probables par le Centre International de Recherche contre le Cancer.

IGP : Indication géographique protégée, label attribué à un produit agricole, brut ou transformé, associé à un savoir-faire ou une qualité́ déterminée attribuables à son origine géographique.

Wwoofing : Stages en volontariat dans un réseau mondial de fermes biologiques.


Chiffres fournis par Louise Blanc :

Sur les 300 hectares de l’organisation de producteurs Terre d’Agrumes, un noyau historique de 30 hectares était cultivé en agriculture biologique. En 2018 15 hectares sont passés en conversion vers l’AB, puis en 2019 27 nouveaux hectares. La bio concerne aujourd’hui 15 exploitants de l’OP.

L’agronome précise que dans 80% des situations où le Glyphosate est utilisé, il existe des alternatives. Et que l’un des freins principaux est économique : ceux qui ont acheté des pulvérisateurs à crédit (de 20 000 à 200 000 € pour les grandes cultures) se voient pénalisés de ne pouvoir amortir cette dépense, qui vient renforcer leur fragilité financière.

Photos : Essai de paillage dans un verger -c- Louise Blanc et Louise Blanc -c- Laure Garnero



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