Entretien avec Fabienne Pavia, co-directrice du festival littéraire marseillais

Le Festival Oh les beaux jours ! 2020 n’aura pas lieuVu par Zibeline

Entretien avec Fabienne Pavia, co-directrice du festival littéraire marseillais - Zibeline

Zibeline fait le point avec les nombreuses manifestations culturelles qui devaient avoir lieu au printemps et en début d’été. Nous publierons les réponses reçues au fur et à mesure.


Pour commencer, le Festival Oh les beaux jours !, manifestation littéraire qui devait avoir lieu à Marseille du 28 mai au 1er juin 2020.

Zibeline : Où en êtes-vous ? Allez-vous annuler ou reporter votre festival ?

Fabienne Pavia : L’annonce officielle faite hier soir interdisant les rassemblements publics jusqu’au moins mi-juillet a scellé notre sort et nous devons donc nous résoudre à annuler la 4e édition du festival Oh les beaux jours !. Ces dernières semaines, comme nous sommes d’une nature optimiste, nous avions imaginé un report. Le Mucem et La Criée étaient prêts à nous accueillir les 26, 27 et 28 juin. Le festival aurait eu lieu dans une version allégée, en essayant de coller à notre esprit (joyeux !) et de penser cet « après » que nous avons tous encore du mal à appréhender. Hélas, ce ne sera pas possible et il n’y aura pas de report. Notre programmation était basée en partie sur des livres parus entre la rentrée littéraire de septembre 2019 et mai 2020. Imaginer un festival à l’automne sur la base de cette programmation ne serait guère pertinent car une autre rentrée littéraire sera dans tous les esprits… Par contre, il y aura évidemment des auteurs que nous pourrons réinviter l’an prochain et des formes (spectacles notamment) que nous pourrons -on l’espère- reprogrammer si les artistes sont disponibles.

Serez-vous dédommagés et comment ?

Le festival est organisé par l’association Des livres comme des idées, qui reçoit des financements publics et privés pour travailler toute l’année. Certains étaient déjà acquis et ont été utilisés pour organiser le festival dont la programmation était achevée, l’affiche et la communication prêtes, etc. D’autres restent à percevoir et nous espérons qu’ils resteront acquis car nous devons continuer à travailler pour imaginer la suite, notamment les Rencontres d’Averroès, en novembre, l’autre événement que nous organisons et produisons et que nous tenterons cette année d’enrichir pour pallier l’annulation d’Oh les beaux jours !.

Allez-vous dédommager les intervenants ?

Nous allons dédommager les auteurs, comme nous y invitent plusieurs de nos partenaires institutionnels, le Centre National du Livre (CNL) et la Sofia notamment. Nous avons ou allons percevoir des subventions publiques dédiées à la rémunération des auteurs et il est normal que cet argent soit utilisé à ce à quoi il était dévolu, dans une période où les auteurs sont particulièrement touchés par la crise sanitaire (librairies et bibliothèques fermées, annulation des festivals littéraires, des ateliers…). Nous allons demander aux auteurs une petite contribution (texte, vidéo, photos…) que nous publierons à destination du public sur le site et les réseaux sociaux, sous le titre « La programmation à laquelle vous avez (hélas !) échappé ». Cela permettra de renvoyer vers les livres pour lesquels nous les avions invités et de soutenir les librairies quand elles rouvriront.

Nous dédommagerons également les intervenants pour les ateliers annulés, les modérateurs des rencontres…, dans la mesure de nos moyens.

Quel impact cela aurait-il sur votre structure ?

Cette annulation est d’abord une immense tristesse. L’équipe est composée de 7 personnes (plus les renforts intermittents en période de festival) qui travaillaient ensemble depuis de longs mois sur la programmation et sur les actions culturelles que nous menons à l’année, notamment avec le public jeune des écoles, collèges, lycées… Il faut donc veiller à maintenir cette dynamique en restant soudés et en tentant collectivement d’inventer d’autres formes pour garder le lien avec tous nos publics. Sur le plan financier, il est évident que cela nous fragilise. Une grande partie des subventions déjà versées a été utilisée, comme je l’ai dit, pour le travail de programmation et de préparation déjà effectué. Hélas, l’événement n’aura pas lieu, ce qui créera un manque à gagner en matière de billetterie (double peine !). Et il nous faut rester en ordre de marche pour les actions de la rentrée de septembre : les actions culturelles menées avec de nombreux partenaires scolaires et associatifs (qui se préparent dès à présent), et les Rencontres d’Averroès (dont la 27e édition se tiendra du 19 au 22 novembre 2020). Nous avons donc besoin de tous nos financements pour maintenir la structure et penser la suite.

Qu’attendez-vous des collectivités et de l’État ?

Pour le moment, ils sont tous exemplaires et fidèles à leurs engagements financiers et moraux. Nous espérons qu’ils le resteront pour verser le solde des subventions 2020, et surtout nous espérons qu’ils pourront les maintenir en 2021. Il y a beaucoup de festivals dans notre région, et nombre d’entre eux dépendent bien plus que nous de leur billetterie. Il est évident que la survie de certains sera menacée et que les collectivités locales seront sollicitées. Nous espérons que des budgets exceptionnels pourront être mobilisés pour sauver les acteurs culturels qui seront en grand danger et maintenir le financement des autres sur la base de l’existant. Nous nous mobiliserons pour cela.

Quelles actions étaient déjà annulées, avant le discours du président de la République le 13 avril ?

Depuis le début du confinement, mi-mars, nous avons dû annuler les nombreux ateliers que nous menons dans les établissements scolaires, les bibliothèques… Beaucoup devaient trouver des formes de restitution durant le festival. Par exemple, des lecteurs de bibliothèques se préparaient à rencontrer Anne Pauly, une écrivaine qu’ils devaient interviewer eux-mêmes pendant l’événement. Nous allons aussi certainement devoir annuler la première édition d’un tout nouveau prix littéraire que nous avons imaginé avec le Barreau de Marseille ces derniers mois et qui devait couronner un livre dont le sujet entrait en résonance avec les préoccupations des avocats. Nous avions opéré une sélection finale et le jury devait désigner le lauréat dans une liste réduite à cinq titres…

Heureusement, nous avons pu maintenir un autre prix littéraire à destination du jeune public, qui s’appelle « Des nouvelles des collégiens« . Cinq écrivains ont accompagné des classes de collèges ces derniers mois pour écrire des nouvelles qui sont soumises actuellement au vote des collégiens, sous forme numérique. Nous avons même ouvert ce vote au public et nous allons maintenir l’événement désignant la classe lauréate, événement que nous organiserons via les réseaux sociaux.

Le personnel de votre structure est-il en télétravail, au chômage partiel ?

Les situations sont variables en fonction des situations personnelles de chacun et des urgences professionnelles. Certains membres de l’équipe sont en maintien à domicile pour garde d’enfants. D’autres sont en chômage partiel, en télétravail. Il faut en effet assurer la vie administrative de la structure (beaucoup de formalités en cette période, les auteurs à rémunérer…), assurer la communication en maintenant via des lettres d’information et les réseaux sociaux le contact avec le public. Pour Nadia Champesme et moi-même, les directrices, il faut informer les invités de l’annulation et imaginer la suite, notamment en lisant beaucoup !

Quelle serait votre estimation du manque à gagner par rapport à la billetterie ?

Le festival Oh les beaux jours ! propose chaque année une soixantaine de formes (rencontres, grands entretiens, lectures musicales…) dont la plupart sont gratuites. Seuls les spectacles du soir sont payants. La billetterie n’est donc pas prépondérante dans nos recettes, assurées comme je l’ai dit par les financements publics (la Ville de Marseille tout d’abord, la région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur, le conseil départemental des Bouches-du-Rhône, le Centre national du livre, la Drac Provence-Alpes-Côte d’Azur) et privés (la Sofia, la Sacem, diverses fondations…). Néanmoins, le festival aurait généré une recette de 46 000€ cette année, dont 33 000 € nous seraient restés acquis, après partage avec nos partenaires culturels avec qui nous coréalisons l’accueil de certains spectacles.

Propos recueillis par Gaëlle Cloarec
14 avril 2020

Lire ici notre article de synthèse consacré à la filière livre en temps de Coronavirus.

Photo : Fabienne Pavia © Vincent Josse