Pour Macha Makeïeff, la réouverture des théâtres le 15 décembre relève d’une décision de « salubrité publique »

« Le droit à l’imaginaire »Vu par Zibeline

Pour Macha Makeïeff, la réouverture des théâtres le 15 décembre relève d’une décision de « salubrité publique » - Zibeline

Entretien avec la directrice du Théâtre de la Criée, où le travail n’a pas cessé tout au long de ces dernières semaines.

Zibeline : Comment s’est passé ce second confinement à La Criée ?

Macha Makeïeff : Il y a eu beaucoup de travail de restauration des plateaux. Lamine Diagne a répété son très joli spectacle [Le Livre muet, création 2021, ndlr]. Nous avons avancé sur Tartuffe, ma prochaine création, avec les auditions, la première lecture, le travail sur la maquette. Philippe Geslin est rentré de Tanzanie, où il a rencontré les Hadza pour le 4ème volet [Les Hadzas Cueilleurs d’eau, création mars 2021, ndlr] de son projet Les Âmes offensées, que nous élaborons ensemble. On a travaillé sur Extrapôle [dispositif d’aide à la production mis en place par la Région, ndlr], pour préparer l’avenir, savoir quels artistes on allait soutenir et diffuser dans la région. La difficulté du confinement a été de n’avoir accueilli ni le public, ni les artistes. J’ai remarqué que les jeunes artistes en ont beaucoup souffert, ils n’ont pas « le cuir » nécessaire. Je leur conseille de ne pas en faire une affaire personnelle, c’est une affaire collective.

Pendant les deux confinements on a vu beaucoup d’artistes et de structures culturelles investir les outils de numériques. Quel est votre regard sur ces outils ?

Si le numérique n’est qu’un canal, où l’on brade des images de spectacle, ou des improvisations, ça ne m’intéresse pas. Cette espèce de gros frigo, vous l’ouvrez et il y a tellement de nourriture que vous n’avez plus envie de rien, et vous refermez la porte. En revanche, quand nous, théâtre public, on a de vrais spectacles audiovisuels avec des réalisateurs, des réalisatrices, là oui. Parce que c’est une œuvre, qui est signée pour cette forme d’image. D’ailleurs, si le confinement avait duré, on était sur le point d’inventer, avec un auteur, des rendez-vous pour un petit objet audiovisuel de quelques minutes. De la même façon, on a maintenant notre petit studio son sous les voûtes, et on a commencé des enregistrements très exigeants avec des artistes.

La culture n’a pas été listée parmi les « biens essentiels ». Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai que l’on n’était pas dans la liste des « essentiels », mais en ce qui me concerne je n’ai pas besoin qu’on me désigne pour savoir qui je suis. Après le gouvernement a rectifié, il a bien senti qu’on était à un endroit qui est au-delà de l’essentiel. C’est le lien social, et, surtout en France, c’est quelque chose de primordial, l’art, la culture. On a fait la preuve qu’on était là, même soi-disant silencieux, ça criait encore plus.

Il a fallu néanmoins insister pour rouvrir les théâtres le 15 décembre. Notamment avec une lettre publique, que vous avez, avec de nombreuses autres personnalités, signée.

Ça me paraissait de salubrité publique. Vous parliez de biens essentiels, moi je réponds salubrité publique. Casser le chemin du théâtre, c’était très grave, donc il y a un moment où on perd le sens, mais il y a aussi des gens qui se perdent. Le droit à l’imaginaire, c’est un droit fondamental. Il y a des durées supportables, il y a des durées insupportables. Là, on était arrivé à quelque chose d’insupportable.

Que va-t-il se passer à La Criée pour la réouverture ?

Quelque chose de très élaboré, de très beau, très grand public, Invasion ! d’Étienne Saglio. C’est de la nouvelle magie. Évidemment, on a rajouté des représentations, il y en aura deux par jour du 16 au 19 décembre. Adultes, enfants, tout le monde est sensible à ce qu’invente Étienne. Ça touche l’émotion, ça parle du monde d’une autre façon, sans faire la leçon, sans nous dire vous devriez faire ceci, vous devriez faire cela, vous êtes en état de pêché parce que vous n’aimez pas assez ceci, ou cela. C’est une autre forme de la spiritualité, qui passe aussi par une sensualité des images, par une fantaisie magnifique. J’aime beaucoup ce type d’artistes, et nous, gens de théâtre, on a énormément à apprendre d’eux. Il y a une exposition aussi, en déambulation dans le Petit théâtre [Le Silence du monde et Le Projet fantôme, deux installations d’Etienne Saglio, ndlr], on sera dans le bain de la nouvelle magie.

Propos recueillis par MARC VOIRY
Décembre 2020

Photo : Lamine Diagne © Clement Vial

La Criée
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