Portrait de Mounir Baatour, ancien candidat homosexuel à la présidentielle tunisienne

Le combat de maître Baatour

Portrait de Mounir Baatour, ancien candidat homosexuel à la présidentielle tunisienne - Zibeline

Réfugié politique à Marseille, un avocat tunisien, pionnier du mouvement LGBT+ dans son pays, ne baisse pas la garde contre l’obscurantisme.

Il est avocat mais préfère le réquisitoire à la plaidoirie. Depuis son appartement marseillais, à quelques pas du Palais de justice, Mounir Baatour poursuit le combat qu’il menait déjà de l’autre côté de la Méditerranée contre l’homophobie d’État et pour les droits des homosexuels en Tunisie. « J’ai toujours été un défenseur des droits de l’homme et des minorités. » De sa voix douce et posée, le jeune quinquagénaire déroule un parcours d’engagements qui force le respect. En 2015, quatre ans après la révolution, il participe à la fondation de Shams (soleil, en arabe), organisation pionnière dans la défense des droits LGBT et reconnue comme telle par l’État tunisien grâce à la loi sur les associations alors que l’homosexualité est toujours considérée comme un délit passible d’emprisonnement. L’instauration d’une certaine liberté de presse et d’opinion par le nouveau régime permet de constater l’ampleur de la répression. « Sous Ben Ali, on savait que des vagues d’arrestation étaient menées au nom de la moralité publique mais on n’avait pas d’informations. Depuis 2011, on compte en moyenne une centaine d’arrestations par an. Les condamnations à la prison ferme varient entre trois mois et trois ans et touchent essentiellement les hommes. Mais en réalité, un homosexuel risque la perpétuité en Tunisie. Car lorsqu’il sort de prison, il ne devient pas hétéro… » À la fois président de Shams et du Parti libéral tunisien, ouvertement homosexuel, il se déclare candidat à l’élection présidentielle de 2019. Une première dans le monde arabo-musulman. Mais l’insuffisance de parrainages l’empêche de mener la campagne à son terme. « C’était une candidature de provocation pour mettre la lumière ce que subissent les LGBT en Tunisie : persécutions, emprisonnements, tortures. J’ai voulu que la presse internationale m’ouvre une fenêtre pour en parler. » Objectif atteint avec « plus de 600 articles dans la presse du monde entier, de l’Afghanistan aux États-Unis, de CNN à la BBC. »

Candidat à la présidentielle

Mais le personnage a aussi sa part d’ombre. Même s’il nie fermement les faits, il purge une peine de trois mois de prison en 2013 pour une relation avec un lycéen, âgé alors de 17 ans. Une condamnation qui lui vaut une prise de distance d’une partie de la communauté. Mais c’est une autre affaire, sur un tout autre sujet, qui le contraint à l’exil : une publication sur Facebook. « Ce n’est même pas moi qui l’ai écrite, je l’ai seulement partagée entre amis mais quelqu’un a fait une capture d’écran et l’a mise sur les pages des intégristes. » Le post qui déchaîne la haine est perçu comme un blasphème par ceux qu’il qualifie de « daechiens. Cela parlait des exactions des premiers musulmans avec leur prophète, contre des populations civiles : razzias, prises de guerre, viols de femmes, pédophilie… Ce sont des faits qui datent du VIIe siècle et que l’on trouve dans les livres d’histoire. » Visé par des fatwas, Mounir Baatour est placé sous protection policière. Quand une vingtaine de confrères acquis aux islamistes radicaux portent plainte contre lui pour « apologie du terrorisme, racisme et délit de presse », il devance son arrestation et s’envole pour la France en novembre 2019. Sans abandonner sa cause. L’année dernière, il porte plainte contre le chef du gouvernement tunisien devant la Cour pénale internationale pour crime contre l’humanité. Et l’avocat de manier un cynisme subtil : « La Tunisie est le pays qui emprisonne le plus au monde les homosexuels. Selon beaucoup de Tunisiens, ils doivent se faire soigner. Dans ce cas-là, pourquoi on ne mettrait pas aussi les diabétiques en prison ? Et si l’homosexualité est vraiment une maladie, je demande à l’État tunisien de trouver un médicament et on lui donnera le Prix Nobel de médecine ».

LUDOVIC TOMAS
Mai 2021

Mounir Baatour participera à une table-ronde dans le cadre de la Pride Marseille, le 5 juillet, au Théâtre des Bernardines, Marseille

Photo © LT