Hervé Le Treut, pilier du GIEC : on ne peut pas laisser la question du climat aux décideurs et techniciens

Le climat, ça bouge énormément

Hervé Le Treut, pilier du GIEC : on ne peut pas laisser la question du climat aux décideurs et techniciens - Zibeline

Une salle bien pleine pour une tête bien faite : c’est la réflexion qui vient à l’esprit lorsqu’on émerge de l’Auditorium de l’Alcazar, ce 23 février de l’an de disgrâce 2016.

Pourquoi bien faite ? Parce que l’intervenant, Hervé Le Treut, professeur à l’Université Pierre & Marie Curie et pilier du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ) vient de livrer un exposé très clair sur les mécanismes et enjeux du réchauffement climatique. Pourquoi bien pleine ? Parce que manifestement le cycle de conférences d’Opera Mundi, qui met Le climat en questions à Marseille, attire beaucoup de monde. Et pourquoi année de disgrâce ? Parce que si tant de personnes se sont déplacées, c’est que l’on commence à sentir nettement, quinze ans après le tournant du XXIe siècle, les premiers effets de l’orgie carbonée des décennies passées, et à s’inquiéter de notre possibilité de freiner, à bord d’un véhicule carburant à l’énergie fossile, sans rétropédalage.

La première intervenante du cycle, Amy Dahan, historienne des sciences, évoquait dit-on le « schisme de réalité » entre une situation de crise, et les actions complexes qui doivent lui être opposées. Hervé Le Treut renchérit : « C’est désolant car nous vivons dans un monde où la complexité est gommée par beaucoup de politiques et de médias, alors qu’une prise en charge de ces problèmes par le grand public est indispensable ; on ne peut pas laisser ça à des groupes de décideurs et techniciens dans leur coin ».

D’après le climatologue, la situation est la suivante : la planète a connu ces 10 000 dernières années une période de quasi-stabilité au niveau des températures, ce qui est plutôt inhabituel à l’échelle géologique, et « ce n’est certainement pas un hasard si nos civilisations sont nées à ce moment-là ». Depuis l’ère industrielle, les émissions en CO2 de l’humanité n’ont cessé d’augmenter (aujourd’hui : 10 milliards de tonnes de carbone par an), et les conséquences sont énormes. Le changement climatique qui en résulte impacte le vivant de multiples façons, sabre la biodiversité, élève le niveau des eaux marines, acidifie les océans, renforce les phénomènes extrêmes de sécheresses ou inondations.

« Il faut penser que nous ne voyons que les premiers symptômes » : les déplacements de populations (migrations dues aux pénuries d’eau ou de nourriture, exil forcé des littoraux), la pauvreté exacerbée et les conflits armés liés au réchauffement ne font que commencer. Or, les rapports du GIEC l’ont démontré, on ne peut pas limiter le phénomène sans politique volontariste de réduction des gaz à effet de serre. Car à ce rythme « dans 20 ans on n’aura pas encore dépassé les fameux + 2°C, mais on aura franchi un seuil qui ne nous permettra plus de ne pas les dépasser ». Le CO2, pour ne citer que lui, s’accumule dans l’atmosphère, pratiquement sans retour.

Conclusion, il faut d’ici 2050 s’être débarrassé des énergies fossiles, premières responsables du changement climatique. Et l’on ne peut pas attendre : une sortie du système de l’économie carbonée s’impose dans les plus brefs délais. On comprend que les grands de ce monde renâclent à cette perspective, même si en décembre dernier, lors de la Cop21, ils ont admis le diagnostic des scientifiques, et se sont engagés à réagir. Hervé Le Treut craint que leurs procédés de toilettage restent insuffisants, d’autant que les promesses parisiennes ne concernent que la décennie 2020-2030.

D’où son insistance : il invite ses collègues à passer du constat à l’action pour trouver des solutions. Et les citoyens à se saisir de cet enjeu d’éducation : comprendre la situation, exercer leur esprit critique, penser que le principal point d’impact du réchauffement climatique, outre la biodiversité, sera le vivre ensemble. Selon lui, beaucoup de savoirs sont disponibles dans les laboratoires scientifiques, qui permettent de se faire une idée des choix possibles, « sans caricature ». A nous de les réclamer.

GAËLLE CLOAREC
Février 2016

Prochaines conférences d’Opera Mundi, au Frac : le 12 mars, Jean-Pierre Feral interviendra au Frac sur La mer et le changement de climat : admettre l’inéluctable pour s’adapter, et le 2 avril, Emilie Hache parlera en philosophe de Réhabiliter les zones d’expérience dévastées.

Photo : Hervé Le Treut -c- Opera Mundi


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