Les artistes, soutenus par le théâtre du Bois de l’Aune, retrouvent le jeune public à Aix-en-Provence

Le Bois de l’Aune sort du boisVu par Zibeline

Les artistes, soutenus par le théâtre du Bois de l’Aune, retrouvent le jeune public à Aix-en-Provence - Zibeline

La seule façon pour les compagnies de montrer leur travail est d’aller sur les bancs des écoles. En ces temps rigoureux, elles sont autorisées à jouer et donner des ateliers devant les élèves. Retour sur deux actions menées par des artistes soutenus par le théâtre du Bois de l’Aune.

« C’est un peu la famine en ce moment, déclare Delphine Martel-Héron, responsable du secteur enfance du Centre Social ADIS les Amandiers à Aix-en-Provence, ici, les enfants expérimentent diverses formes d’expression, sportives, culturelles, auxquelles ils n’ont pas forcément accès dans leur famille ou leur milieu. J’essaie de leur faire tout explorer pour qu’ils aient justement la possibilité de découvrir et peut-être à un moment donné de pratiquer certaines choses, de donner une envie d’approcher des activités différentes… » Il ne s’agit en aucun cas d’un saupoudrage dénué de sens : les propositions sont réitérées tout au long de l’année, permettant une réelle imprégnation. Les enfants rencontrés le jour où la Cie Espégéca, (Céline Schmitt et Ivon Delpratto) intervient sont visiblement heureux de l’approche suggérée. Ils vocalisent de manière libératoire, puis se concentrent sur les objets apportés par les deux comédiennes, manient les bâtons de bambou puis des morceaux légers de tissu plastique, ils font de l’objet le lieu immobile autour duquel s’articulent les gestes, ils miment la chute du nylon, apprennent à se mouvoir en tenant compte des autres… Le jeu et l’apprentissage se mêlent efficacement, les voilà prêts à comprendre le futur spectacle d’objets que la compagnie est en train de créer durant leur résidence au Bois de l’Aune. « Si ces artistes sont là, c’est parce que Ghiliane Garcia (relations publiques du Bois de l’Aune, ndlr) avec qui je travaille régulièrement, me les a conseillées, sourit Delphine Martel-Héron, comme nous ne pouvons plus nous déplacer au théâtre, elles viennent ici ».

De nombreux enfants connaissent déjà la salle de spectacle, y ont assisté à des représentations, ont été des fidèles des Petites Bobines. Il s’agit de ne pas rompre les liens patiemment tissés depuis des années, et qui ont permis au théâtre de s’insérer dans la vie du quartier du Jas de Bouffan, et poursuivre malgré tout un travail de fond qui inclut la population du quartier, se refuse au superficiel, instaure des habitudes, une familiarité avec la culture, l’art. Démarche essentielle pour que le public soit aussi celui des gens qui habitent dans le secteur même du théâtre, selon une véritable volonté de culture pour tous. Ghiliane Garcia insiste : «  vu que ces enfants ne peuvent plus venir nous voir, et afin de garder le lien, il est nécessaire que les activités du centre aéré soient maintenues en tant que telles, et que les intervenants extérieurs puissent se déplacer. On espère que le spectacle qui est programmé en avril sera accessible aux enfants avec leurs parents. Les enfants auront les clés puisqu’ils auront déjà manipulé les objets ». Céline Schmitt et Ivon Delpratto précisent leur manière de préparer leur atelier, « très ludique, à partir d’objets du quotidien, afin de découvrir un spectre inconnu : vouloir à tout prix jouer des textes mène souvent les enfants à un écueil, il s’agit ici de les conduire vers l’imaginaire sans le support des paroles, mais en cherchant à s’interroger, comme nous le faisons dans l’élaboration de nos spectacles. On essaie de partager la moelle de notre travail : se laisser émouvoir par un morceau de polyane qui bouge, prend la lumière, prend forme, mouvement, s’autonomise, et chercher comment, spontanément, nous pouvons être juste un corps, de la matière, avant d’entrer dans l’interprétation. On cherche au-delà de toutes les constructions sociétales, toutes les habitudes formelles, esthétiques, on essaie de trouver une sorte de spontanéité. Être là avec la matière, être matière avec une autre matière. Un imaginaire se développe ainsi qu’un être ensemble sans langage pour le mettre en place, c’est du vécu, du spectacle vivant ».

Une essentielle bouffée d’air

Au Lycée Zola d’Aix-en-Provence, les professeurs de Lettres se battent pour maintenir les activités théâtrales. L’option facultative théâtre, créée en 2012 est tenue à bout de bras par l’équipe éducative et grâce au seul soutien du chef d’établissement : malgré l’aval de l’Inspection Académique, aucune subvention de la DRAC n’a été accordée. Pourtant l’engouement des lycéens pour la culture est bien réel, ils vont au théâtre même hors des heures de cours, vont au Bois de l’Aune, partenaire privilégié de leur travail, même si la représentation est donnée un vendredi soir ou un samedi. Les interventions des artistes au sein de l’atelier théâtre multiplient les approches, rompent les automatismes, permettent aux élèves d’entrer dans les secrets de la mise en scène, découvrent l’importance du mot, de son interprétation… « Ils apprennent comment on fait œuvre, explique Zélie Tessier, professeure de l’option théâtre, non seulement ils voient le spectacle, mais participent au processus de création, engagent d’autres façons de travailler. Les élèves sont passionnés et intéressés, l’option ne compte plus que pour 0,2 % dans la moyenne du trimestre ! ». Lise Agopian (relations publiques du Bois de l’Aune, ndlr), travaille en étroite collaboration avec les professeurs, fait le lien entre les artistes en résidence au théâtre ou venus pour donner un spectacle et le lycée. « Le travail des ateliers proposés diffère entre pratique, présentation, initiation, entrée dans les secrets de la mise en scène », sourit-elle. Outre le Covid, le dispositif Vigie Pirate accentue les difficultés. « La culture est une bataille de tous les jours, souligne Zélie Tessier. Elle n’est plus quelque chose de naturel alors qu’elle devrait être donnée à tous ». Intervenante théâtre à l’année au Lycée, l’actrice et metteure en scène Frédérique Mazzieri insiste sur l’importance de faire travailler les lycéens avec des professionnels du spectacle en complément du travail approfondi mené en cours : « nous n’avons pas la même posture que les professeurs, notre regard est axé sur le plateau, il est important dans ces options que les gens du métier viennent présenter leur savoir-faire, ils apportent, de par leur formation, un univers, une esthétique, une démarche. Paul Pascot (Cie Bon-qu’à-ça, ndlr) livre un autre regard encore, fait travailler les lycéens et établit un véritable échange ». En un clin d’œil, le comédien fait se mettre les élèves en un cercle mouvant. On sent la qualité du travail mené en amont tout au long de l’année pour instiller une telle immédiateté, et la justesse des réponses des jeunes gens, issus des trois niveaux du lycée, est palpable. « Quand on est sur scène, 76% passe par le corps et pas par le texte. Votre présence c’est votre poétique, explique Paul Pascot, en pleine création de ses Clochards célestes, le théâtre, ça reste un espace et il faut en avoir conscience. Vous m’écoutez parce que j’ai conscience de ce que je fais ». Le théâtre et sa pratique comme une initiation au monde… n’est-ce pas essentiel ?

MARYVONNE COLOMBANI
mars 2021

Les ateliers se sont déroulés le 2 mars au Centre social Les Amandiers et le 10 mars au lycée Émile Zola, à Aix-en-Provence

Photographies © Ghiliane Garcia, Bois de l’Aune

Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/