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Un mur d'escalade éphémère : l'art redevient politique à La Plaine

L’art est public

Un mur d'escalade éphémère : l'art redevient politique à La Plaine - Zibeline

La Fédération nationale des arts de la rue lançait en 2011 un appel1 qui invitait le monde de la culture et des arts à rompre clairement avec « des politiques publiques enfermées entre les dogmes du marché concurrentiel et de l’académisme administré ». L’art est public : le slogan convient parfaitement à l’initiative lancée par des enseignants et étudiants de l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence (ESAAix), autour du mur construit à Marseille sur la place Jean Jaurès, communément appelée La Plaine.

Rappel des faits : Suite à la forte opposition populaire au projet de rénovation de la place, onéreux, inadapté, et décidé sans mesures efficaces de concertation, la municipalité opte fin octobre 2018 pour un passage en force2 et construit une immense palissade de béton encerclant ses 2,5 hectares. Coût initial de l’opération : 340 000€. Depuis le chantier perdure, occasionnant d’intenses manifestations contre la Ville de Marseille et la Soleam (Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine, chargée de la requalification) et de fréquentes échauffourées entre riverains, vigiles, et policiers. Tandis que les habitants déplorent la perte de leur marché, que les commerces du pourtour accusent une énorme baisse de revenu, le « mur de la honte » se couvre de slogans, affiches ironiques, graffitis rageurs. Dans cette ville que ses élus ne cessent de refuser à sa population pour mieux attirer les touristes, visible comme le nez au milieu de la figure, il constitue désormais une attraction paradoxale, l’opprobre des politiques publiques maintes fois photographiée et partagée sur Instagram.

Défouloir artistique

Paradoxale car les grands pans gris s’avèrent un défouloir, frustrant certes, pour qui rêve de les abattre, mais néanmoins support de créativité. C’est ainsi que très vite est né dans l’esprit d’une enseignante de l’ESAAix, résidant à Marseille, l’envie de proposer à ses élèves et confrères toute une réflexion sur cette opération urbaine ahurissante. Évidemment en lien avec le drame de la rue d’Aubagne : le traumatisme des immeubles effondrés le 5 novembre, tuant 8 personnes, n’en finit pas de s’amplifier, et la disproportion de moyens mis en œuvre se retrouve sur les banderoles lors des marches communes : « 20 millions pour détruire La Plaine, pas une thune pour sauver Noailles ! ».

Plus d’une trentaine d’étudiants s’impliquent dans un projet transversal, sans distinction entre les 1res années ou les suivantes, accompagnés par huit artistes-enseignants. Ils alternent les rassemblements à l’école puis sur le site même, assistent aux rendez-vous de l’Assemblée de La Plaine3, invitent des intervenants tels que la philosophe Joëlle Zask, venue parler de son dernier ouvrage Quand la place devient publique (critique à lire sur https://www.journalzibeline.fr/critique/la-place-est-publique/). « On sentait la parole se développer de manière horizontale, et une volonté d’action en ébullition ; parler de politique, d’art, de communs, sur le terrain, sans crédits et sans notes est passionnant », précise l’initiatrice du projet. Son confrère renchérit : « une réunion au Bar de La Passerelle, ça vaut trois mois de pédagogie ! ». La direction de l’établissement leur « fait confiance », et tous consacrent beaucoup d’énergie et de temps à ce processus atypique.

Faire ensemble

La question sociale est au cœur de leur réflexion. « Artistes, étudiants, tout le monde se reconnaît dans les mobilisations actuelles, avec les gilets jaunes. Nous aussi sommes frappés de précarité, et l’urgence est particulièrement sensible à Marseille. » De manière saisissante, « les jeunes vont de plus en plus sur le terrain politique, et nous on y retourne ». Ces créateurs, en devenir ou chevronnés, ont envie de se fédérer, d’amener aux luttes leurs aptitudes, leur imagination.

D’où une série d’actions conçues pour « renforcer la position des gens de La Plaine, car on pense la même chose qu’eux : on nous bouffe tout l’espace commun dans cette ville ». Après des heures, des jours, voire des nuits ! consacrés à la mise au point d’une idée née dans l’esprit d’une élève, suite à un brainstorming fécond, toute l’équipe s’est ainsi retrouvée le dimanche 10 février dernier à repeindre en gris plusieurs mètres carrés du mur. L’objectif : dégager un espace pour coller de fausses prises d’escalade en polyuréthane. Un pied de nez coloré à la pathétique barrière, revendiqué par le collectif des Infiltrés4, nom que se sont donné nos activistes de l’art (de situation, comme dirait Guy Debord…).

La réaction de la Mairie ne s’est pas fait attendre : dès le lundi, les prises étaient arrachées.

À cela, les Infiltrés répondent : « Certes, nous sommes tristes que notre œuvre ait duré si peu de temps. Mais si elle a été enlevée aussi vite, c’est qu’elle dérangeait. Ce qui compte, c’est d’avoir fait quelque chose de beau ensemble. Nous avons vécu cela, comme la construction collective de la cabane offerte par ceux de la Zad5, et c’est le plus important ». Les élèves et professeurs de l’école d’art d’Aix-en-Provence, alliés à celle de Luminy, ont d’autres tours dans leur sac. Sur l’enceinte grise fleurissent des vulves pédagogiques ; lors du Carnaval de La Plaine, 20 ans cette année, le collectif a distribué des citations de Bertold Brecht (« …Car moi qui suis joyeux, je vais renverser tes écriteaux, tes règlements et tes murs… ») ; des cartes postales seraient en préparation, des films d’animations ont été réalisés…

Vous allez continuer, alors ? « Il n’y a pas de délai. Jusqu’à ce que le mur tombe ? »

GAËLLE CLOAREC
Mars 2019

1 « L’art est public », appel du 10 juillet 2011 à la « mobilisation pour une politique culturelle réinventée ». Historique et documentation sur lartestpublic.fr

2 Lire notre article Les indiens de La Plaine

3 Assemblée des habitués et des habitants de La Plaine : assembleedelaplaine.free.fr

4 Les concepteurs du mur d’escalade ont souhaité rester anonymes : après avoir réfléchi à adopter tous un prénom non genré comme Camille ou Dominique, ils ont choisi une appellation collective.

5 Le 20 octobre 2018, des habitants de la Zad de Notre-Dame des Landes (Loire Atlantique) sont venus offrir une de leurs cabanes emblématiques, le Gourbi VIII, à La Plaine. Elle a été détruite très rapidement par les pouvoirs publics.

Photos : -c- Jean-Christophe Lett