Les communautés Emmaüs du sud de la France ont rendu hommage en musique à l'Abbé Pierre

L’armée mo-tchi-vée de l’Abbé PierreVu par Zibeline

• 21 janvier 2017 •
Les communautés Emmaüs du sud de la France ont rendu hommage en musique à l'Abbé Pierre - Zibeline

Janvier 2007 – janvier 2017. Deux lustres après le départ de l’Abbé Pierre pour « ses grandes vacances », les communautés Emmaüs de St Marcel, de la Pointe Rouge, de Cabriès et d’Arles rendaient hommage le 21 janvier à leur père partisan, « provocateur de paix », avec un Forum-Concert organisé au Dock des Sud.

Un anniversaire aux sentiments partagés, où la célébration festive de la grande entreprise de solidarité menée par l’association se heurte à un bilan social dramatique. Le même froid de cet hiver lointain de 1954, la même misère, la même colère. Quant aux chiffres du mal-logement, ils ne restent pas inchangés. Au contraire, ils s’aggravent : d’après le Rapport du Mal-Logement 2017 réalisé par la Fondation Abbé Pierre, le nombre des sans domicile a augmenté de 50 % entre 2001 et 2012 ; celui des personnes en hébergement contraint chez des tiers s’est accru de 19 % entre 2002 et 2013. Au total, la France compte 4 millions de mal logés. Fathi Bouaroua, directeur de l’agence PACA de la Fondation Abbé Pierre, met la question sur la table : comment renouveler l’héritage reçu, alors que les conditions ont empiré ?

A l’occasion du Forum qui a ouvert la soirée de commémoration, les acteurs sociaux de la famille Emmaüs des Bouches-du-Rhône se sont rassemblés pour réfléchir aux actions de solidarité nécessaires et possibles dans le contexte d’urgence actuel. En vrai, loin de l’attention médiatique, une pléthore d’initiatives citoyennes traverse de manière capillaire la région. A l’échelle locale, les projets mis en œuvre par les associations affiliées, comme le chantier de professionnalisation textile Frip’Insertion et l’atelier d’éducation à la presse promu par les journaux Le Ravi et Le Mesclun, s’accompagnent d’un engagement international accru de la part d’Emmaüs, qui se concrétise notamment à travers l’envoi de matériel vers le Benin et la Tunisie. C’est une mobilisation participative inlassable, qui opère dans les creux du pouvoir institutionnel, voire dans la contestation de la justice-injuste de l’Etat… Qui trouve à blâmer certaines formes de solidarité.

abbe-pierreFace à un discours ambiant dominé par la criminalisation des plus démunis, qu’ils soient sans patrie, sans abris, sans travail ou sans papier, les bénévoles d’Emmaüs revendiquent à visage découvert la dimension « politique » (« dans le sens noble du terme », précise Bouaroua) du mouvement. Le commandement de l’accueil inconditionné des plus souffrants en est le principe-manifeste. Et s’il est vrai que les échanges avec les institutions sont souvent amers, tous les intervenants insistent sur la nécessité de créer une harmonie entre le social et le politique : car « si les initiatives ne sont pas relayées par des actions politiques, elles s’épuisent. » La présence du Maire de Gardanne, Roger Meï, partisan de l’intégration de la communauté Rom de la ville en coordination avec le collectif Rom de Gardanne, témoigne de l’efficacité des efforts d’institutionnalisation de la solidarité. Voilà pourquoi le Forum s’est conclu avec un appel lié à l’imminence des élections. Pour que le droit du plus faible change de statut : arrimé jusqu’à aujourd’hui à une action de charité magnanime, il devrait devenir un devoir national, citoyen, humain.

L’écho de ces mots de résistance se propage sur scène et, en concert, il devient électrique. Sous les lumières fumeuses des Docks, HK et les Saltimbanks combinent sonorités dansantes et paroles poignantes. Ils dressent le portrait d’une société à la limite du point de rupture, mais qui se bat encore bec et ongle pour rester accrochée à l’espoir du changement. Quand la dernière note de Sans haine, sans armes et sans violence s’éteint et les lumières se rallument, un frisson général parcourt la salle : quelque chose s’est déclenché, on a du mal à s’en remettre. L’irruption sur scène de Blu et Tatou de Massilia Sound System, qui exhument en clé bouffonne la rivalité mythique entre Marseille et Toulouse, aide à glisser dans le deuxième volet de la soirée. Le son change de route et de langue d’un morceau à l’autre, dans une performance sans frontières musicales ni artistiques. Hakim et Mouss, alias Motivés, enchainent des chants de lutte universels (Bella ciao, Hasta siempre et même La Cucaracha !) et une poignée de morceaux-phare de Zebda dans une rhapsodie révolutionnaire débridée. Mais le spectacle atteint sa véritable apogée quand les deux groupes se fondent sur scène. C’est une féria irrésistible, au rythme de L’Estaca et Ma ville est malade. Le poing levé, les larmes aux yeux, Mouss, Hakim, Gari Greu, Tatou, Papet J et Blu saluent un public qui les ovationne.

Dans le silence excité qui remplit la salle à la fin du concert, on ne croise que des yeux qui scintillent. Au moins pour un soir, on a tiré la langue à la peur de se rassembler, à la peur d’être impuissants, à la peur de vivre dans un monde qui se précipite vers la catastrophe. L’Abbé Pierre sourit, d’en haut.

CHIARA FORLANI
Janvier 2017

Photos : C.F.