Le revenu universel : prévenir l'implosion sociale pour que les marchés continuent à tourner

La valeur travail

Le revenu universel : prévenir l'implosion sociale pour que les marchés continuent à tourner - Zibeline

La question du revenu universel, au cœur de la campagne présidentielle, est un sujet complexe, qui mérite une réflexion approfondie. Elle met en évidence le paradoxe d’une civilisation fondée sur la valeur travail alors qu’elle tend à rendre les travailleurs obsolètes.

Le revenu universel est un sujet à la mode. Politiciens et médias se sont emparés, comme si elle était neuve, d’une idée théorisée au fil des siècles et que l’on peut faire remonter à L’Utopie de Thomas More (1516), île régie par les mathématiques, où il n’y a pas de pauvres. Bizarrement, elle séduit des gens de sensibilités très différentes, depuis la gauche radicale jusqu’à la droite libérale, inspirée par l’économiste américain Milton Friedman (1912-2006). La représentation concrète que les uns et les autres s’en font est évidemment très contrastée.

Le plus petit dénominateur commun entre ces diverses conceptions est le suivant : une somme allouée régulièrement à chaque individu, jusqu’à sa mort. C’est sur les montants que les divergences commencent : selon certains, il faudrait qu’ils soient suffisants pour couvrir les besoins de base en terme de logement, santé, alimentation, quand d’autres imaginent un revenu minimum, impliquant que l’on ne puisse se passer d’emploi.

On pourrait penser que les tenants de la gauche viseraient plutôt la fourchette haute (autour de 1000 €), ceux de la droite la fourchette basse (entre 300 et 500 €), mais les choses ne sont pas si simples, car le revenu universel a la particularité de favoriser les rapprochements contre-intuitifs : Christine Boutin, présidente d’honneur du Parti Chrétien Démocrate, soutient ainsi ouvertement le candidat PS aux élections présidentielles, Benoît Hamon, sur ce sujet1

Tweet-de-Christine-Boutin

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Dans un tweet du 25 janvier 2017, elle le remercie d’avoir lancé un débat de fond.

 

 

 

 

Homme superflu et valeurs à la carte

Au delà de savoir si ce revenu de base servirait de subvention aux employeurs, leur donnant l’occasion de baisser les salaires, enclencherait le démantèlement de la protection sociale (retraites, chômage, assurance-maladie) ou se substituerait simplement aux minima sociaux, reconnaissons que le concept soulève des questions philosophiques majeures. Car la valeur travail, sur laquelle reposent nos sociétés, est bien ébréchée.

Dans un article intitulé Droite, gauche : à chacun son revenu universel (Le Monde, 20 octobre 2016), Patrick Roger évoque un « risque accru d’individualisation et d’affaiblissement des ressorts collectifs ». Une personne sur sept vit sous le seuil de pauvreté en France2, le taux de chômage est à 9,7% selon les derniers relevés de Pôle Emploi. Et l’automatisation de la société menace de remplacer massivement les travailleurs humains par des robots ou des algorithmes : un rapport de l’université d’Oxford estime que 57% des emplois actuels des pays de l’OCDE risquent de disparaître d’ici à 20253.

Nous débouchons sur un paradoxe : le système crée les conditions d’un chômage structurel, avec des êtres humains qui deviennent rapidement superflus en tant que travailleurs, mais dont il a encore besoin pour consommer. Dans cette perspective, un revenu universel n’est pas inconcevable, il peut même donner bonne conscience à peu de frais.

Le problème est qu’il bute sur une pensée aux racines profondes, qui articule la valeur d’un être humain au travail. « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » écrivait Saint Paul aux Thessaloniciens il y a fort longtemps. Le système lui-même ne se prive pas de culpabiliser les chômeurs, les « assistés », les « profiteurs » : tout ce qui rend docile lui est utile. Mais si rémunérer toute la population sans contrepartie protège les marchés, et que l’on économise le coût du contrôle, corollaire des prestations soumises à condition, alors cela vaut le coup de changer son fusil d’épaule…

Débats d’idées

La vogue du revenu universel titille les intellectuels. Dans la matinale de France Culture le 26 janvier 2017, Jacques Attali disait pencher plutôt vers un revenu universel de formation, « pour reconnaître que le fait d’apprendre mérite rémunération ». L’économiste Thomas Piketty écrivait le 13 décembre dernier que « le problème du débat sur le revenu de base, c’est qu’il passe le plus souvent à côté des vrais enjeux, et exprime à dire vrai une conception au rabais de la justice sociale ». Depuis, avec un collectif de chercheurs, il a signé une tribune pour soutenir Benoît Hamon face à ses détracteurs, où il affirme qu’« économiquement et socialement, le revenu universel d’existence peut être pertinent et innovant ».

Nul doute que les économistes et les algorithmes s’emploieront à ce qu’ils savent si bien faire, des calculs savants pour déterminer s’il est envisageable selon telle ou telle modalité, tandis que les politiques rabattront les chiffres à eux. Quant à nous, nous pourrions plutôt nous consacrer à ce que nous seuls pouvons encore entreprendre, en attendant que l’intelligence artificielle ne nous rattrape : réfléchir entre humains au monde dans lequel nous voudrions vivre. Si le tapage médiatique autour du revenu de base pouvait servir au moins à cela, un levier de réflexion, ce ne serait déjà pas si mal.

Derrière le sujet à la mode

Car la question de rémunérer l’existence n’est pas simplement un sujet à la mode, ou un thème destiné à faire ressortir des clivages idéologiques et politiques ; par delà les joutes oratoires auxquelles se livrent des candidats en quête de suffrages, elle révèle l’ampleur croissante d’une tension provoquée par l’élargissement de la « fracture sociale » et la montée du paupérisme, que des gouvernements acquis aux idées économiques libérales feignent de combattre en misant sur les vertus des marchés livrés à eux-mêmes. Historiquement, la proposition de subvenir aux besoins des indigents est souvent émise dans ces moments critiques où les pauvres représentent une menace pour la cohésion de la société en place.

Les débats actuels autour du revenu universel annoncent peut-être un nouveau mouvement de balancier : certains analystes4 pensent que nous nous trouvons dans une situation comparable par certains aspects à celle des années 1930. Rémunérer l’existence ne répondrait pas simplement à un objectif de justice sociale ; il s’agit de prévenir un risque d’implosion. En somme, faire passer la pilule de la mondialisation, de la révolution numérique, et étouffer les ferments de populisme… pour que la machine capitaliste puisse continuer à tourner sans être perturbée. Est-ce notre désir ?

GAËLLE CLOAREC
Janvier 2017

1 Au sujet des alliances transpartisanes, on lira avec intérêt l’enquête approfondie de Mona Chollet dans le numéro de juillet 2016 du Monde Diplomatique, Le revenu garanti et ses faux amis.

2 14,1% de la population en 2014, d’après le dernier rapport annuel de l’Insee : insee.fr/fr/statistiques/2121597

3 Lire : lemonde.fr/campus/article/2017/01/24/un-diplome-bac-5-pour-rivaliser-d-intelligence-avec-les-robots_5068253_4401467.html

4 Ainsi le Collectif Roosevelt, mouvement citoyen d’action et de formation politique créé en 2012 par Stéphane Hessel, Edgar Morin, Susan George, Cynthia Fleury, Pierre Larrouturou…

Photo : Résolution -c- G.C.

 

Le Revenu universel selon Benoît Hamon
Le candidat à la Présidence de la République, s’il est élu, veut établir ce revenu progressivement. Dès 2018 il se substituerait au RSA, l’augmentant de 10% pour les bénéficiaires (passant à 600 €) et le généralisant automatiquement aux ayants droit, ainsi qu’à tous les jeunes de 18 à 25 ans (revenu d’existence sans condition de ressources).
Il n’est pas question pour le candidat socialiste qu’il remplace les allocations chômage, ou la retraite, et n’impacterait sur les allocations familiales que lorsqu’il serait généralisé, c’est à dire que 750 € seraient perçus par tous les citoyens, de la naissance à la mort.
Son financement ? Il serait mécanique d’une part, par l’augmentation des revenus, donc des impôts sur le revenu, mais aussi par l’augmentation de la consommation, donc de la TVA, et de l’activité, donc des impôts sur les entreprises. Il tiendrait lieu également de politique nataliste, et entrainerait de notables économies des systèmes de contrôles (du RSA, et à terme des allocations, minima vieillesse et handicap, impôts retenus à la source).
Mais il passerait aussi par une réforme des impôts sur le patrimoine (refonte de l’ISF, des droits de succession et des taxes foncières en un seul impôt fortement progressif), ainsi que de l’impôt sur le revenu (+ CSG), avec une augmentation des tranches hautes. Une taxation sur les robots également, concurrents des travailleurs, viendrait compléter le dispositif fiscal. Que les économistes s’accordent à juger réaliste… sinon souhaitable ?
AGNES FRESCHEL
Janvier 2017