Premier festival d’ampleur à se lancer dans le format COVID-compatible, l’historique repaire des plus grands pianistes s’est intelligemment adapté aux contraintes

La Roque d’Anthéron tient bonVu par Zibeline

 Premier festival d’ampleur à se lancer dans le format COVID-compatible, l’historique repaire des plus grands pianistes s’est intelligemment adapté aux contraintes - Zibeline

« Je suis particulièrement heureux et ému d’avoir donné cet exemple : d’avoir maintenu le festival, à l’heure où les annulations s’enchaînaient, et où l’espoir n’était pas vraiment de mise. » René Martin, fondateur et directeur artistique du festival quarantenaire, s’est en effet retroussé les manches dès le 17 mars, date de l’annonce du confinement précédant de 10 jours la première conférence de presse du festival. « Tout était déjà prêt … il a fallu revoir la programmation de fond en comble, et réfléchir à nos possibilités d’accueil. »

Revoir les effectifs

Le choix du cadre s’est fait quasi immédiatement : habituellement présent sur tout le territoire pour des concerts de part et d’autre du Pays d’Aix, et plus globalement des Bouches du Rhône – on dénombrait, l’an dernier, 96 concerts sur pas moins de 17 scènes – le festival s’est recentré sur son historique Parc de Florans. Trois concerts par jour y ont lieu : un total de 58 sur la durée de tout le festival. À 10h et à 21h, c’est sur la célèbre scène de l’Auditorium que les récitals se jouent. Deux sièges sur trois sont condamnés : les gradins accueillent 675 spectateurs par représentations au lieu des 2020 habituels. Entre les deux concerts, chaque siège fait l’objet d’une désinfection systématique. Entretemps, c’est à l’Espace Florans, inauguré pour l’occasion, que se déroule le récital de 17h : une simple scène surélevée devant une allée de platanes siège face à quelques 190 spectateurs. Les concerts de 17h et 20h ont très vite affiché complet : à en croire l’équipe « La billetterie a rapidement explosé : le site a même bugué dès son ouverture … » Seuls les concerts de 10h, déjà très remplis, sont encore disponibles à la vente.

Célimène Daudet à l’espace Florans © Christophe Grémiot

Une programmation « de poche »

Si la sécurité des spectateurs demeure au cœur des préoccupations du directeur du festival, celle des musiciens lui importe tout autant : « Aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas à quelle distance règlementaire les musiciens peuvent jouer les uns des autres. Deux mètres ? Cinq mètres ? Dans ces conditions, envisager de faire venir un orchestre me semblait impossible. » Décision qui s’inscrit dans la lignée d’une réduction des frais de deux tiers, en adéquation avec la billetterie : l’accueil d’un orchestre entier, dans ces conditions, aurait de toute évidence entraîné une « augmentation trop conséquente du budget ». Selon Marie-Claude Alcaraz, vice-présidente du festival, le projet n’aurait pas non plus été viable si les musiciens, en acceptant des cachets plus bas que de coutume, n’avaient pas « admirablement joué le jeu ». Le choix de se limiter aux artistes représentants d’une « certaine école française », capables de se rendre à La Roque d’Anthéron en voiture si les autres modes de transport avaient fait défaut, a lui aussi permis de limiter les charges. D’où la présence soutenue, dans la programmation, de concertos transcrits pour un effectif chambriste. Lesquels semblent moins convaincre le public que la musique de chambre à proprement parler : « On sent, tout de même, que ce n’est pas la même chose … ». Cette frustration de ne pas entendre « tonner » Beethoven, en cette année de 250ème anniversaire, demeure prégnante. Mais bien moindre que la joie de se retrouver, entre habitués, face à des pianistes de grande envergure.

Vers l’avenir

Les « journées » dédiées aux compositeurs phares (Bach, Beethoven, et Liszt) et autres intégrales remportent un succès fou : les sonates de Beethoven, entonnées par un casting quatre étoiles – Nicolas Angelich, Claire Désert, Emmanuel Strosser …- ravissent l’auditoire, moins homogène qu’à l’accoutumée. « Il se passe cette année quelque chose de nouveau ». Aline Pôté, attachée de presse historique du festival, se réjouit des nouveaux formats choisis. « Plusieurs personnes, celles des matinées, surtout, reviennent vers mon bureau pour me demander où se situe la scène … Ce sont de toute évidence des personnes qui ne sont jamais venues. Et qui ont eu à cœur de venir, malgré les contraintes de sécurité. Il faudra à tout prix pérenniser ce format, ce moment de rencontre privilégié.»

SUZANNE CANESSA
Août 2020