Vu par ZibelineLes non-dits de la condition carcérale questionnés par l'art

La prison, pourquoi, comment

Les non-dits de la condition carcérale questionnés par l'art - Zibeline

Aux Baumettes, à la Friche, à Coco Velten, la parole et l’art questionnent les non-dits. Ceux des détenus, des visiteurs, des personnels. Pourquoi acceptons-nous la maltraitance et l’inégalité carcérales ?

Coco Velten, le 11 octobre. La salle s’est remplie ; l’émission hors les murs de Radio Baumettes, diffusée en live sur Radio Galère, va commencer. La tension est palpable, mais après le générique et les premières interventions, le trac des cinq détenu-e-s/animateurs-trices s’estompe. Une légèreté bienvenue pour aborder un sujet lourd : leur principal interlocuteur, Didier Fassin est invité pour parler de son ouvrage L’Ombre du monde, une anthropologie de la condition carcérale (ed. Seuil).

Plus que jamais enfermés

Le chercheur rappelle que la France atteint aujourd’hui le taux le plus élevé de population carcérale de son histoire, du moins en temps de paix. Pourquoi ? D’une part, en raison de ce qu’il appelle le « populisme pénal », qui conduit à un nombre toujours plus grand d’incarcérations pour des délits mineurs (1 entrée sur 10 pour « délinquance routière ») ; d’autre part à cause de l’allongement des peines.

Le système enferme toujours plus, alors que la délinquance grave décroît ! Cette augmentation des incarcérations -souvent consécutives à des comparutions immédiates- s’abat en réalité sur un certain type de population : pauvres et minorités sont davantage punis et enfermés. On est plus sévère avec les fumeurs de shit qu’envers les auteurs de délits économiques et financiers, ce qui fait de la prison « le réceptacle des inégalités produites par la société et par la justice ». Pour lui, c’est évident, « plus de prison égale plus d’insécurité et plus d’inégalité ». Une analyse percutante, fondée sur quatre ans d’enquête dans une maison d’arrêt parisienne.

À cette table ronde étaient également conviés la directrice de l’Observatoire International des Prisons, qui a insisté sur les violences récurrentes subies par les détenus. Quant au psychiatre du Secteur Psychiatrique en Milieu Pénitentiaire, il a rappelé le nombre important de détenus très malades dont la place n’est évidemment pas en prison. Pourquoi ce non-respect des droits élémentaires des prisonniers ?

Pendant 1h30, on a parlé des conditions de détention, des alternatives à l’incarcération, des difficultés du métier de surveillant…. On a écouté un freestyle et des témoignages. Bref, une émission passionnante et rondement menée grâce à Élisa Portier et à l’association La Revue Sonore, qui pilotent Radio Baumettes.

Les hommes en prison

Cette émission, qui peut être réécoutée en podcast sur le site de Radio Galère, était également diffusée lors du week-end d’ouverture de l’événement Prison Miroir à La Friche. Vernissage des expositions, plaidoiries anti-incarcération, table ronde, il s’agissait à la Friche de donner une visibilité extérieure à ce qui se passe dedans… (une démarche sur laquelle nous reviendrons plus dans notre prochain Zibeline, faute de place !)

La démarche de Joël Pommerat est tout autre. À la Maison Centrale d’Arles réservée aux longues peines, il travaille avec quelques détenus depuis 5 ans. Pas de ceux qui ont commis des délits mineurs, mais de ces hommes qui ont commis des crimes, graves, mais qui restent des hommes.

Grâce à la Criée, 5 d’entre eux sont venus jouer au centre pénitentiaire des Baumettes, devant d’autres détenus mais aussi un public extérieur, le Marius écrit et mis en scène par Pommerat. Qui était là, à chaque représentation, disant à quel point ce travail le nourrissait, l’équilibrait. Il faut dire que là, plus encore que quand nous l’avions vu à Arles, la soif d’un ailleurs de Marius, la façon de laisser surgir les affects, les impasses, les conflits, tout sonnait juste, d’une confondante humanité.

Visiblement le théâtre a transformé, ou révélé, ces hommes. Visiblement aussi, ils nous disent la nécessité de l’art, qui doit indéniablement franchir les murs, si ceux-ci persistent.

FRED ROBERT et AGNES FRESCHEL
Octobre 2019

Didier Fassin était l’invité de l’émission en direct de Coco Velten à Marseille, sur Radio Galère et Radio Baumettes, le 11 octobre.

Marius, de Joël Pommerat, a été joué au Centre pénitentiaire des Baumettes à Marseille, du 16 au 19 octobre

Photographie : Didier Fassin © DR

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/

La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/