Baptiste Morizot, philosophe garou

La pastorale du loupVu par Zibeline

Baptiste Morizot, philosophe garou - Zibeline

Depuis que le loup repeuple la France, les tensions sont vives entre les « pro » et les « anti ». Des documentaristes se sont penchés sur l’animal et sa cohabitation avec les éleveurs d’ovins. Certaines projections sont bousculées, les menaces fusent au mépris de la liberté d’expression. Après des entretiens croisés avec Jean-Michel Bertrand, réalisateur de Marche avec les loups, puis Catherine Bouteron et Étienne Decle, auteurs du film Une branche en travers du chemin, Zibeline conclut son dossier sur le sujet en se penchant sur l’œuvre du philosophe Baptiste Morizot, pour qui il faudrait envisager une diplomatie inter-espèces.

Baptiste Morizot est un philosophe qui s’est échappé des bibliothèques pour suivre (entre autres) la piste du loup. Son livre Les diplomates, paru en 2016, est une bonne lecture de dé-confinement, charnelle et vive : il sait de quoi il parle, lorsqu’il évoque cette espèce « cryptique », extraordinairement difficile à observer en milieu naturel. Il a marché à sa rencontre, ce qui implique « de déplacer autour de soi, dans la forêt, une sphère d’odeurs et de sons de plusieurs centaines de mètres de diamètre, et dont les bordures font fuir l’animal dès qu’on avance dans sa direction ». Cet intellectuel a chaussé ses souliers de randonnée, emporté ses jumelles, son carnet de notes. Il est aussi allé parler avec éleveurs et bergers, confrontés aux loups qui s’attaquent à leurs troupeaux, et « dont on ne peut sous-estimer la solitude face à ce problème ».

Primate honoraire

Le loup est notre égal dans la chaîne alimentaire, un super prédateur : personne ne le mange. Sa présence dans un écosystème a un impact considérable sur la biodiversité, régénérant faune et flore dans une spectaculaire cascade trophique. Selon les données de l’ONCFS*, 84 à 91% de son alimentation est constituée de proies sauvages, mais il entre en compétition avec les humains lorsqu’il lui arrive de dévorer leurs brebis, ce qui entraîne des réactions parfois féroces, même s’il s’agit d’une espèce protégée. Baptiste Morizot emploie le terme de diabolisation, tant sa réapparition sur le sol français suscite d’émoi. Un rejet exacerbé probablement… parce qu’il nous ressemble (lire l’extrait ci-dessous). Le philosophe, dans la lignée des travaux de la primatologue Thelma Rowell, lui attribue le statut de « primate honoraire ». Comme les dauphins, les poulpes et les corvidés, ce sont des animaux « qui manifestent des aptitudes cognitives ou culturelles analogues à celles de primates, et qui font ce faisant irruption dans le monde (…) de la subjectivité, de la socialité ».

Shakespeare à la rescousse

En toute logique, cette promotion entraîne une autre approche. Au lieu de mettre au jour des lois de comportement animal fondées de manière limitative sur la biologie, les scientifiques qui étudient les primates ont progressivement adopté la méthodologie et le questionnement usuels en anthropologie. Baptiste Morizot établit que cela est également pertinent en lupologie. Dans des pages savoureuses, il détaille l’apport des sciences humaines pour comprendre le comportement des loups. L’histoire, notamment féodale, afin de saisir les enjeux de pouvoir au sein d’une meute, l’épique et le tragique des destinées individuelles prises dans des stratégies collectives, « l’héraldique de l’excrément » qui marque un territoire, la noblesse et la chevalerie d’un être puissant (le dominant) épargnant un animal moins belliqueux qui expose sa gorge pour se mettre à sa merci. La littérature : il relève que nombre de lupologues font référence à Shakespeare dans leurs écrits. Ou le droit : un loup s’inscrira plutôt dans le code Viking (tu ne possèdes que ce que tu peux protéger) que dans la propriété à la romaine (tu possèdes ce que tu as acquis légalement).

Diplomate ou ventriloque

L’auteur prend bien garde à éviter les écueils de l’anthropomorphisme. Car son objectif n’est pas « de hisser les animaux jusqu’à nous, nous sommes déjà sur le même sol qu’eux ». Ni de « les faire disparaître dans leur singularité en leur donnant une intériorité banalement humaine ». Il prêche plutôt « pour qu’on les approche et tente de les comprendre avec des disciplines, des méthodes, et des concepts aussi élaborés que ceux que nous avons élaborés pour nous-mêmes ». Appelle de ses vœux des humains garous, des diplomates formés à penser comme les loups, plutôt que des ventriloques (qui parleraient à leur place). Car une bonne issue à la situation serait de trouver une relation avec le sauvage autre que le conflit, « pas une initiative de courte vue pour gagner la guerre ». La diplomatie humaine, du fait de nos capacités cognitives différentes -réflexivité et empire sur nous-même compris- a une autre ampleur que la lupine. Cela, souligne-t-il, ne rend pas la négociation impossible, mais implique une plus grande responsabilité de notre part.

Mémoire de l’effarouchement

Les solutions pratiques qu’évoque Baptiste Morizot sont désormais bien connues, et donnent de bons résultats dans les alpages où la cohabitation avec le loup a été acceptée, au prix de précautions indispensables : principalement une présence humaine accentuée et des chiens formés à la défense des troupeaux. Le loup, intelligent, opportuniste et curieux, transmet à ses petits les informations qui lui seront utiles, une véritable culture de chasse sur laquelle Homo sapiens peut s’appuyer pour préserver ses brebis. « L’effarouchement non-létal est la seule manière pour que le message se répande, dans une espèce profondément sociale et capable d’apprentissage collectif » : cette proie blanche et laineuse n’est pas en self-service ; il vaut mieux aller croquer un daim. Les tirs dits de prélèvement, visant à limiter les populations de loups, sont à cet égard contre-productifs : des meutes soudées et compétentes sont plus à même de chasser les ongulés sauvages ; désorganisés, les individus ont tendance à se rabattre sur les troupeaux.

Loin de tout angélisme, le philosophe conclut son ouvrage sur l’importance d’accepter la relation entre hommes et loups, afin de dépasser le statu quo actuel, « toxique pour le pastoralisme ovin, fragile pour le grand prédateur, peu clairvoyant en termes de pilotage de la biodiversité, en un mot insoutenable ». En 2016, il écrivait que les anti-loups prenaient beaucoup de place médiatique, alors qu’une bonne partie du monde rural n’est pas opposée à sa présence. Quatre ans plus tard, si l’on en croit les témoignages des documentaristes interviewés à ce sujet par Zibeline, le débat fait toujours rage, mais les bergers ont aussi bénéficié de la cohabitation : ils sont plus nombreux désormais, et la concentration économique est moindre sur les alpages.

GAËLLE CLOAREC
Avril 2020

Les diplomates
Baptiste Morizot
Éditions Wildproject, 2016 – 22 €

* Office national de la chasse et de la faune sauvage

Lire aussi nos entretiens avec Jean-Michel Bertrand, réalisateur de Marche avec les loups et Catherine Bouteron et Étienne Decle, auteurs du film Une branche en travers du chemin.

Ecouter ici une conférence donnée par Baptiste Morizot au Frac Paca en janvier 2017, dans le cadre du cycle Quel(s) monde(s) habiter aujourd’hui ? d’Opera Mundi. Lire ici le retour de Zibeline sur cette conférence.


Extrait (p.59) :

« Plus fondamentalement, nous partageons en biomorphie, à différentes échelles, avec le monde mammifère (et animal dans une certaine mesure) les grandes étapes initiatiques de l’existence. Naître, être caregiver, jouer et apprendre, la joie de chercher ce qui est bon pour nous, la peur de ce qui est mauvais, l’affection pour des proches, l’aversion pour d’autres, l’indifférence tranquille, la vibrance du désir, quelque chose comme la rencontre amoureuse, se tailler une vie, une niche, un milieu, être parent, s’insérer dans un collectif ou partir, former nos relations politiques avec les autres, faire le deuil des proches, puis décliner, avoir plus de passé que d’avenir, voir les jeunes monter, trouver comment interagir avec eux, mourir. C’est un biomorphisme du cycle des étapes de la vie, qui indique une profonde proximité. Les trajectoires essentielles ont des segments communs. En un sens du mot vie (celui qui sonne dans la formule « C’est la vie »), nous avons la même vie. »