"Un écrivain forge à chaque fois un idiome qui correspond à ses désirs". Entretien avec Maryse Condé

« La négritude est un mythe »

L’œuvre de Maryse Condé est enseignée dans le monde entier. L’écrivaine guadeloupéenne a reçu, l’an dernier, le prix de la Nouvelle académie de littérature qui s’est substitué au Nobel.

Zibeline : Vous êtes née à Pointe-à-Pitre en 1937 et avez consacré l’essentiel de votre œuvre littéraire à la pensée postcoloniale. Quand on vous décerne le Nobel « alternatif », que vous dites-vous ?

Maryse Condé : J’ai éprouvé bien sûr un sentiment de joie et de fierté mais, je dois l’avouer, ce sentiment était mêlé de beaucoup de surprise. J’écris depuis des années -mon premier roman Heremakhonon paraît en 1976- sans avoir jamais eu de prix d’importance. J’avais pris l’habitude d’être peu entendue et d’écrire dans l’ombre. Cette soudaine reconnaissance m’a étonnée.

Pourquoi avoir fondé un centre d’études françaises et francophones quand vous enseigniez aux États-Unis ?

Un enseignant a besoin de termes clairs, faciles à élucider. Par francophonie, j’entendais simplement les écrivains qui se servent du français, quel que soit leur lieu d’origine. Cela me permettait d’inviter des écrivains comme Ahmadou Kourouma, Mongo Beti ou Waberi. Mais ma conception personnelle est bien différente : je pense qu’un écrivain n’a pas de langue maternelle et forge à chaque fois un idiome qui correspond à ses désirs et à ses préoccupations. Je vais citer Aimé Césaire, le grand poète martiniquais : « Je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries. »

Que vous ont apporté, dans leurs différences, Aimé Césaire et Frantz Fanon ?

J’admire infiniment la poésie d’Aimé Césaire. Cahier d’un retour au pays natal est pour moi un des plus beaux textes qui existe. En revanche, je me suis opposée à sa théorie de la négritude qui soutient l’idée que les Noirs sont frères car ils ont tous connu l’esclavage, la colonisation, le racisme. C’est une belle théorie mais après avoir vécu en Afrique, en Guinée, j’ai réalisé qu’elle tenait largement du mythe. Comme je n’étais ni une Malinké ni une Soussou ni une Peule, c’est-à-dire comme je n’appartenais à aucune des ethnies de ce pays, je n’existais pas. J’ai alors adopté Frantz Fanon qui, dans Les damnés de la terre, affirme que le monde Noir, les Nègres, n’existent pas et sont une création du monde Blanc. Selon lui, un Noir du Tanganyika et un Noir de la Martinique n’ont rien en commun, à part la couleur de leur peau, c’est-à-dire une enveloppe superficielle. Chaque peuple noir est différent par son origine et son histoire. Il est naïf de prétendre le contraire.

Votre installation dans le Luberon signifie-t-elle que la quête d’identité qui a jalonné votre parcours a abouti ?

Je crois que tout être humain est à la recherche de son identité propre. Dans mon cas, tout était très compliqué car la colonisation m’avait inculqué des valeurs auxquelles je tenais et qu’il m’a été très difficile de modifier, voire de remplacer par d’autres. Sur ce point, le Brésilien Oswaldo De Andrade et sa théorie du cannibalisme m’ont beaucoup aidée. Mais pour répondre à votre question, je crois que la quête d’identité qui m’a occupée pendant tant d’années est enfin terminée.

Antillaise, Africaine et Française, est-ce l’association des trois qui qualifie votre synthèse culturelle ?

Si on veut, cela ne me dérange pas.

Comment s’est forgé votre engagement féministe ?

Je ne me considère pas comme une féministe. Je suis convaincue que l’homme et la femme doivent s’épanouir mutuellement et créer ensemble une entité heureuse. J’ai donné la preuve de cette conception dans ma vie personnelle.

Est-ce votre propre enfance protégée de la réalité de la condition des Noirs qui vous a amené à écrire pour le jeune public ?

Je crois surtout que je voulais éviter à la jeunesse de connaître la même aliénation que moi. Je voulais ouvrir ses yeux sur des aspects de la vie moins connus et parfois douloureux. Par exemple, quand j’ai écrit Rêves amers qui est devenu un classique de la littérature enfantine, je terminai par la mort de Rose-Aimée, mon héroïne, une petite Haïtienne, alors qu’elle se rendait aux États-Unis pour aider ses parents. L’éditeur a voulu me faire changer cette fin, c’est lui qui avait tort, comme le succès de ce livre le prouve.

Quel cheminement vous a conduit à choisir la fiction, la démarche autobiographique ou l’essai ?

Je ne sais pas. Un auteur est bien incapable d’expliquer clairement pourquoi tel ou tel texte lui vient à l’esprit. Comme dit l’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin : « l’auteur est écrit par ses textes ». C’est une façon intellectuelle de baptiser ce que l’on appelle plus communément l’inspiration.

Par quoi avez-vous remplacé l’écriture dans votre vie ?

On ne peut pas remplacer l’écriture. Une de mes amies a la gentillesse de venir travailler avec moi et comme je ne peux plus utiliser mon ordinateur, je lui dicte mes textes.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Mai 2019

Photo : Maryse Condé © Nicolas Serve