Chroniques de l'ultra-précarité en Paca, riche région d'un pays riche

La misère, pas moins pénible au soleil

Chroniques de l'ultra-précarité en Paca, riche région d'un pays riche - Zibeline

Quand le tissu social se déchire. Chroniques de l’ultra-précarité en Région Paca, un rapport sur l’explosion des vulnérabilités.

Marseille, été indien. Assis à l’arrêt du tram, sur la Canebière, deux clochards s’alcoolisent. Les passagers en attente de leur rame s’installent un peu plus loin. Certains leur parlent volontiers, d’autres regardent ailleurs et froncent le nez. Plus loin, une poignée de mères Roms et leurs enfants circulent entre les étals du marché des Réformés, tendant la main pour une pièce. Devant le cossu lycée Thiers, un homme s’est endormi sur un matelas à même le sol, entre deux poubelles. Veillant sur lui, un tigre de peluche nous regarde le regarder. Heureusement, il ne fait pas encore froid, se dit-on. Combien de fois les services de secours d’urgence ont-ils été appelés pour relever une personne à la rue, en état d’hypothermie, malade, inconsciente ? Est-ce une impression, ou le nombre de sans-abri a considérablement augmenté ces dernières années ?

Plus pauvres et nouveaux pauvres

Ce n’est pas une impression, mais un fait que relèvent les travailleurs sociaux. Début octobre, les membres du collectif Alerte Paca (Action contre la Faim ; Emmaüs Connect ; Fondation Abbé Pierre ; Les Petits frères des Pauvres ; Médecins du Monde ; Secours Catholique – Caritas France ; URIOPSS Paca et Corse) ont publié un rapport à ce sujet. Leurs Chroniques de l’ultra-précarité en Région Paca  dressent un état des lieux affolant. La crise sanitaire est venue s’ajouter à une situation déjà catastrophique, pour précariser plus encore les précaires, et causer un afflux de « nouveaux pauvres ». Le collectif observe un phénomène de « descension sociale » exacerbé, les files d’attente devant les distributions alimentaires sont interminables, et l’augmentation du coût de l’énergie promet un hiver difficile, même à ceux qui conservent un logement.

Créer un Observatoire des grandes pauvretés

Le 13 octobre, Alerte Paca invitait les pouvoirs publics et acteurs associatifs à une rencontre dans le Palais du Pharo, pour présenter son rapport. Son objectif étant de réunir tout le monde afin d’agir plus efficacement contre l’ultra-précarité, en coordonnant les dispositifs de lutte contre la faim, le mal-logement, la fracture numérique ou la dégradation de la santé. « Nous sommes dans une démarche de main tendue auprès de L’État et des collectivités territoriales, explique Laurent Ciarabelli, animateur des réseaux de solidarités du Secours Catholique. Sans rentrer dans les querelles politiques, nous nous adressons à tous, Conseil départemental, Métropole, Mairie de Marseille, Conseil régional, Préfecture, et même l’Agence Régionale de Santé. » Si certains craignent que le projet soit trop « marseillo-centré », lui estime que la ville aimante certes la pauvreté, mais que le problème concerne tous les territoires alentours. « On ne peut pas laisser les choses pourrir. Nous allons les réinviter en début d’année prochaine et lancer un cycle de réunions de travail. »

Coordonner les aides

Les idées ne manquent pas pour faire mieux. Partager les diagnostics et les solutions opérationnelles serait un bon début. Réduire le non-recours aux aides en simplifiant au maximum les démarches à accomplir. Cesser les contrôles intrusifs, les suspensions d’allocations. « 17% des allocataires du RSA des Alpes-de-Haute-Provence étaient sanctionnés en 2019, lit-on dans le rapport, alors que la proportion nationale était de 6,1%. » Ceux qui n’ont pas trois euros devant eux pour acheter un aller-retour en bus et pouvoir se rendre à un rendez-vous de contrôle ne devraient pas se voir sucrer leurs minimas sociaux. Les mamans qui ne peuvent plus payer la cantine de leurs enfants ne devraient pas les en voir exclus. Parce que ce n’est pas avec les banques alimentaires qu’elles vont pouvoir les nourrir correctement. Elles sont principalement fournies en produit agro-industriels par les grandes surfaces, qui défiscalisent en leur apportant, par exemple, des stocks proches de leur date de péremption. Aucun équilibre n’est réfléchi dans les colis, ce qui contraint les bénéficiaires à la malbouffe, et donc à l’obésité, l’hypertension, voire le diabète.

Écouter et répondre

Voilà, surtout, ce qu’il faudrait : entendre la parole des principaux concernés. De quoi ont-ils besoin ? D’une prise en charge des soins, bien souvent. « À Nice, 46% des personnes rencontrées par l’équipe de Médecins du Monde dans les structures d’hébergement d’urgence ne disposaient d’aucune protection maladie », révèle le rapport annuel 2020 de la Délégation Paca. D’un accès au logement, avant tout, et pas insalubre. D’êtres humains à qui s’adresser, enfin. De services publics avec un vrai accueil physique, et pas des plateformes dématérialisées auxquelles très peu ont accès, pour cause d’illectronisme ou faute d’ordinateur, de connexion. De quoi répondre dignement aux nécessités de la vie humaine dans notre pays, l’un des plus riches au monde, rappelons-le.

GAËLLE CLOAREC
Novembre 2021

Retrouvez sur journalzibeline.fr notre enquête sur la précarité étudiante, un article sur une bibliothèque de rue auprès des enfants Roms, et un reportage sur L’Après M, McDo occupé des Quartiers Nord, plaque tournante de l’aide alimentaire en autogestion.



Une tendance mondiale
Pandémie de Covid et chaos climatique frappent durement les pauvres, partout dans le monde. 124 millions de personnes ont basculé dans l’extrême pauvreté et souffrent de faim chronique, selon le Rapport des Objectifs de Développement Durable 2021 des Nations Unies. Le Mouvement International ATD Quart Monde, entre autres, s’est fait accréditer à la COP 26 de Glasgow pour pousser les États à agir, soulignant que les plus précaires « sont les moins responsables de la dégradation de l’environnement et sont pourtant les plus touchés par sa violence ». Si l’on veut éviter famines et guerres de l’eau, l’urgence est là.
G.C.