Qui peut être tenu pour responsable de la déflagration des démocraties ?

La liberté, ressac des démocraties d’aujourd’hui

• 16 novembre 2019 •
Qui peut être tenu pour responsable de la déflagration des démocraties ? - Zibeline

Nos pages ouvertes aux jeunes !

Depuis plusieurs semaines Zibeline a le plaisir d’accueillir 5 étudiants de Sciences-Po Aix en Master 2 de journalisme.

En collaboration avec la rédaction, ils ont écrit et maquetté les pages qui annoncent les Rencontres d’Averroès 2019 et donnent un éclairage sur sa thématique, Fin(s) de la démocratie.

Démocratie, Peuple, Liberté, Engagement politique sur notre rive et tout autour de la Méditerranée : des problématiques brûlantes pour qui se destine au métier de journaliste, mais aussi pour les classes de Lycées et Collèges marseillais dans lesquels les étudiants nous accompagnent pour des interventions d’éducation à l’information et aux médias tout au long du mois de novembre.

Vous retrouverez les articles des étudiants distribués chaque jour durant les Rencontres d’Averroès à La Criée : écrits et imprimés à chaud chaque soir !

Ceux des lycéens et des collégiens, écrits à l’issue des Rencontres d’Averroès, seront publiés dans nos prochaines éditions, et sur journalzibeline.fr.

La rédaction


La montée du fascisme en Italie et en Hongrie, ou la mise à mort des partis politiques traditionnels en France, nous rappellent que la démocratie n’est pas un acquis. Mais qui peut être tenu pour responsable de sa déflagration ?

Si la notion même de liberté est protéiforme, elle demeure le dénominateur commun de toute démocratie. Ce point d’attache originel a pourtant subi de nombreux ressacs -l’érigeant en témoin moderne d’évolutions plurielles. Mais nos démocraties contemporaines sont-elles fatiguées, voire dépassées ? De nombreux événements secouent aujourd’hui les démocraties méditerranéennes et restent très symptomatiques du recul des libertés dans le berceau de la méditerranée. Néanmoins, le supposé recul des démocraties dépend pleinement de la protection des libertés d’une rive à l’autre.

Les libertés collectives, l’alpha et l’oméga des démocraties libérales

Pour Vincent Martigny, maître de conférences en sciences politiques à l’École polytechnique et chercheur associé au CEVIPOF, les démocraties occidentales se sont édifiées sur la notion de liberté individuelle : « l’Europe s’est construite travers l’idée qu’il faille un État qui garantisse les libertés individuelles ». Libertés collectives et individuelles sont intrinsèquement liées et garantissent un fonctionnement optimal des démocraties libérales, comme poursuit Vincent Martigny : « Sur le principe, on peut tout à fait imaginer des démocraties sans libertés individuelles. Il se trouve que l’Europe a considéré, dans sa construction de la démocratie, que l’établissement des droits était corrélé au respect de l’État de droit – qui lui, garantit les libertés individuelles et collectives ». La liberté individuelle est donc un enjeu fondamental, qui permet d’après Martigny de concilier deux aspirations : « l’aspiration à la liberté, et donc à l’émancipation d’un côté, et de l’autre une aspiration à se gouverner soi-même lorsqu’on est un peuple citoyen ». Mais pour se gouverner soi-même en tant que peuple citoyen, encore faut-il avoir le loisir d’exercer ses libertés collectives librement. D’après l’hebdomadaire britannique The Economist, deux facteurs remettent en cause l’exercice des libertés individuelles et collectives : le déclin de l’indépendance médiatique et la diminution de la liberté. Ce sont autant de éléments qui annoncent un recul de la démocratie, comme en Égypte, où les dernières manifestations ont fait l’objet de répressions sans précédents depuis 2011.

Les libertés publiques à la mer

Agressions physiques, perquisitions, nasses de manifestations… Des scènes devenues de plus en plus régulières dans les Unes de presse nationale. Récemment encore, Jean-Marie Delarue de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme s’inquiétait des libertés fondamentales « grignotées » depuis plusieurs années : « En apparence, nous sommes un État de droit, et l’on s’en flatte assez. En apparence, rien de tout ça n’est menacé. Dans la réalité, c’est autre chose. Au nom de la sécurité, toutes nos libertés le sont ». Une analyse partagée par le professeur Vincent Martigny : « la liberté collective qui relève du débat et de la sécurité publique s’apparente de plus en plus à une « société de surveillance ». Ce climat répressif des libertés collectives gangrène également l’autre côté de la Méditerranée. En Algérie, les arrestations de militants du Hirak n’en finissent plus. Depuis juin 2019, plus de 80 personnes ont été placées sous les verrous selon le comité national de libération des détenus algériens. Alors, que faire pour sauver les libertés fondamentales ? Le 11 mai 2019 à Paris, une centaine de collectifs se sont réunis pour manifester contre « l’autoritarisme et la criminalisation de la contestation ». Les associations tirent également la sonnette d’alarme. Amnesty international, lors d’un rapport remis le 31 mai 2017, a alerté la France sur « la dangerosité de la remise en cause de la liberté de manifester ». Ce à quoi Vincent Martigny répond : « Il faut défendre ces libertés collectives, liées au pouvoir, qui sont très précaires. […] La démocratie est avant tout le pouvoir du collectif. Il faut réinventer des formes de collectif et contrôler le pouvoir des individus qui nous dirigent ».

Réinventer la démocratie

La démocratie, objet malléable et déformé par les mains de ceux qui la dirigent, peut être réinventée. Pour le politologue, la démocratie est façonnée par « l’appel du peuple qui constitue le cœur, l’objet et l’inspiration des décisions. Il peut par la suite découler différentes formes de démocraties, qui peuvent avoir des teintes différentes où le respect des pouvoirs et contre-pouvoirs diffèrent ». Et ce sont justement ces contre-pouvoirs qu’il conviendra de suivre pour proposer des alternatives à la démocratie étatique : dans une démocratie consolidée, la société civile est un réel contrepoids qui a sa place dans l’agenda politique. Selon Daniel Innerarity, directeur de l’Institut de gouvernance démocratique à l’Université du Pays basque, « ces questions d’inclusion de toutes les parties civiles nécessitent un autre type de démocratie, que j’appellerai ici démocratie post-électorale, mais nous pourrions aussi parler d’une extension du parlementarisme, de démocratie inclusive, transdémocratique, inter-démocratie, paritaire ou démocratie écologique ». Le besoin pressant d’une forme de démocratie participative s’impose à l’ordre du jour, à travers des outils variés : forums, référendums ou débats publics par exemple. On assiste donc à une véritable ouverture des règles démocratiques, potentielle « mise en marché de la démocratie »… Reste à savoir si cela constitue l’éveil des démocraties de demain, ou si, au contraire, cela participera à leur disparition telle qu’on les conçoit aujourd’hui.

NINA BARBAROUX-PAGONIS
WASSILA BELHACINE
Novembre 2019

Table ronde II le 16 nov, à 10h
De la démocratie, entre Europe et Méditerranée. Fin de l’histoire ou d’une histoire ?
avec Massimo Cuono, Nouzha Guessous, Daniel Innerarity, Vincent Martigny


La Criée
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