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Naomi Klein : traiter du changement climatique façon lutte des classes

La guerre du climat, une lutte des classes !

Naomi Klein : traiter du changement climatique façon lutte des classes - Zibeline

La traduction du dernier essai de la journaliste canadienne Naomi Klein est en passe d’exploser les records de vente de ce type d’ouvrage… signe d’une prise de conscience attendue ?

Les livres de Naomi Klein reposent sur ses analyses précises et documentées, et leur politisation est une conséquence de ses enquêtes expérimentales, et non d’un a priori marxiste. Mais à l’heure où la Méditerranée se réunit à Marseille en espérant que le changement climatique pourra «constituer un levier majeur de développement économique» et donnera «l’opportunité de créer une économie nouvelle […] source de croissance», sa force est de reconnaître la pertinence d’une déconstruction du capitalisme et de légitimer la lutte des classes. Avec No Logo et  La stratégie du choc, ses trois essais sont une bouffée d’air, en ce sens. Et dans son dernier livre c’est littéralement le cas de le dire, parce que Tout peut changer, et parce qu’il est justement question de l’air.

Le prix de la vérité

Affirmons-le tout de suite, parce que le catastrophisme est inhibant : les solutions pour sauver la planète existent. Elles passent, clairement, par l’arrêt de l’extraction des combustibles fossiles et le passage aux énergies renouvelables.

Affirmons-le encore : les moyens financiers et technologiques sont largement suffisants à l’échelle de la planète pour répondre aux besoins de tous. Mieux encore, ils sont porteurs de dix fois plus d’emploi que l’extraction et le nucléaire. Alors où est le problème ?

Il réside dans le rapport de force ! La vérité ne s’impose pas d’elle-même aux sociétés humaines, ce que les capitalistes ont bien compris, qui possèdent les entreprises de communication alors même qu’elles ne sont pas rentables. Cela tient à l’essence même de la vérité : dans La Vie de Galilée de Brecht le petit moine demandait au savant : «Ne pensez-vous pas que la vérité, si elle est la vérité, finira par s’imposer d’elle même ?» et déclenchait une explosion de colère : «Non, non et non ! Seule s’impose la part de vérité que nous imposons ! ».

Cet extrait ne peut mieux illustrer la guerre idéologique qui oppose tous ceux qui constatent l’origine anthropique du réchauffement aux climato-sceptiques. Ceux qui affirment que le réchauffement actuel est dû à l’activité humaine s’appuient sur le constat de 97% des climatologues de la planète : bien que scientifiques, c’est-à-dire prudents dans un domaine où les causalités sont complexes, ils sont formels. Mais les autres, les climato-sceptiques, ont bien compris l’aspect politique de la vérité, et la lutte des classes. Comme ils représentent une minorité dominante qui possède les richesses, ils financent avec des moyens démesurés une propagande (colloques, fondations, lobbying, média, etc.) visant à contrer la réalité scientifique, comme du temps de Galilée : non la Terre ne tourne pas, non la Terre ne se réchauffe pas.

Admettre que la Terre tourne c’était abattre les autorités politiques et religieuses de l’époque. Admettre le réchauffement c’est signer l’acte de décès du capitalisme et une prise du pouvoir économique populaire…

Théorie du complot

Comme le montre Naomi Klein, les dominants voient dans la lutte contre le réchauffement climatique une théorie du complot, une idéologie communiste qui avance masquée en trouvant un prétexte scientifique pour détruire le système. Ainsi ils avertissent dans leur campagne idéologique contre un État qui planifierait l’économie, construirait des habitats serrés et réduits comme dans le système soviétique, proscrirait la voiture et encore plus le 4X4.

Et le pire est qu’ils sont en train de gagner cette guerre des idées : en 2007 63% des Américains étaient d’accord quant à l’origine anthropique du réchauffement climatique ; en 2011 ils n’étaient plus que 44%.

Cette idéologie s’appuie bien évidemment sur le néo-libéralisme : les lois du commerce mondial (OMC) interdisent aux États un quelconque favoritisme, même pour des initiatives écologiques qui viendraient concurrencer des activités privées polluantes ou les interdire. Nous sommes dans une ère où l’intervention de l’État est devenue taboue. Auparavant, face à une crise, les gouvernements se demandaient ce qu’ils pouvaient faire ; aujourd’hui ils se demandent quels mécanismes financiers complexes ils peuvent initier afin de laisser les lois du marché s’occuper de la problématique, allant, par exemple, jusqu’à coter en bourse les droits à polluer…

La peur de la démocratie

Car ce ne sont pas que des intérêts financiers qui sont en jeu avec des mesures pour sauver la planète. Il s’agit d’un glissement du paradigme politique et philosophique.

Une réorganisation de la production de l’énergie avec le renouvelable requiert une décentralisation à des petites structures de production locale et leur appropriation par les citoyens. C’est ce que démontrent de nombreux cas concrets sur la planète. Par exemple les gens vont d’autant mieux accepter des éoliennes sur leur territoire s’ils ont conscience des enjeux et si les bénéfices leur reviennent. Alors ça en est fini de l’accumulation des profits par des multinationales.

Et philosophiquement, c’est exercer une violence sur la conscience de l’Occident que de s’en remettre au soleil et au vent. N’est-ce point mettre un terme à cette maitrise et domination de la nature intellectualisées par Descartes et Bacon ?

Mais «tout peut changer», y compris notre pensée sur l’homme et le monde. Et tel est le titre du livre de Naomi Klein. Car de plus en plus de femmes et d’hommes se battent un peu partout dans le monde, y compris et surtout des populations autochtones auparavant exploitées et indifférentes. Et le combat se fait de plus en plus violent car il s’agit de sauver sa terre pour sauver la planète. Et puis les récentes extractions du gaz de schiste aux USA perturbent soudain les intérêts fonciers de populations aisées. Les dégâts sur les territoires sont ravageurs, la pollution inouïe, le gâchis insensé. La mobilisation s’amplifie.

«Tout peut changer» ; et l’idée forte qui se met en place est celle de «dette climatique» envers les pays émergents et les plus pollueurs : ils ne peuvent abandonner leur croissance fondée sur les énergies fossiles et polluantes qu’avec le soutien de pays qui ont épuisé la planète avant eux. Une stratégie ambitieuse, juste, réaliste et… utopique ? Pas plus que ne le fût le coût de l’abolition de l’esclavage. Il en va de la survie de l’espèce humaine dans cent ou deux cents ans ! Et l’amorce ne peut venir que de la mobilisation citoyenne, de son activisme croissant et, il faut le dire, de sa violence, pour pallier l’irresponsabilité, l’impuissance et la procrastination des gouvernements… et le cynisme des multinationales.

Car leur tentative de parade, prétendant qu’on ne peut altérer notre mode de production, est double :

1 – ce n’est pas la Terre qui est menacée (la bio masse s’est remise de crises plus graves) mais l’humanité ; elle aura une fin, d’autres espèces lui survivront…

2 – la technologie trouvera une solution (masquer le soleil, habiter d’autres planètes, etc.)

Face à de tels arguments suicidaires, affichons notre volonté de survivre, et concluons avec Brecht, dans la suite du dialogue de Galilée avec le petit moine :

«Ces hommes égoïstes et violents ont senti l’œil froid de la science braqué sur une misère millénaire mais artificielle qu’il était manifestement possible d’éliminer en les éliminant eux».

RÉGIS VLACHOS
Mai 2015

Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique
Naomi Klein
Actes Sud – 24,80 euros