Réunions non-mixtes, islamogauchisme, racisme post-colonial... Entretien avec le sociologue marseillais Kevin Vacher

« La gauche doit apprendre à parler aux singuliers »

Réunions non-mixtes, islamogauchisme, racisme post-colonial... Entretien avec le sociologue marseillais Kevin Vacher - Zibeline

Après le vote, au Sénat, d’un amendement visant directement le syndicat étudiant Unef, le sociologue Kevin Vacher apporte son éclairage sur quelques sujets polémiques qui ont récemment monopolisé les médias dominants et agité une certaine classe politique. Entretien.

Zibeline : Y a-t-il selon vous une compromission de la part de certaines mouvances de gauche à l’égard de l’intégrisme islamique ?

Kevin Vacher : Il est intéressant de voir quel malaise envahit désormais la gauche lorsqu’il s’agit de parler de religion. Ce qui explique l’ampleur des débats de ces dix dernières années tient moins à une supposée compromission qu’à une distance de plus en plus grande entre des réalités populaires, marquées comme depuis toujours par la présence religieuse (le judaïsme ou le catholicisme hier, en partie l’islam aujourd’hui) et un personnel politique qui n’en est plus issu, ou que très partiellement. Plus un mouvement ou une personnalité politique tente de renouer avec les gens tels qu’ils sont, c’est-à-dire parfois socialisé·e·s par le fait religieux, plus on regarde ces tentatives comme des extranéités. Et les classes populaires et leurs socialités religieuses sont devenues des extranéités pour la gauche. Ce alors même qu’il est commun pour le mouvement associatif des quartiers populaires de faire référence à l’histoire ouvrière-chrétienne ou de discuter avec les imams du coin, en tant qu’instance réelle de la vie du quartier. D’ailleurs, ces mêmes politiques, y compris à droite, composent facilement avec cela au niveau local, mais en font un problème dès qu’ils exercent au national. Cette trajectoire de la gauche est passée par deux points d’impacts importants qu’elle n’a pas su négocier : d’une part les années 2000 et l’explosion de l’islamophobie, que Manuel Valls va incarner un peu plus tard ; d’autre part des mouvements autonomes des quartiers populaires, assumant progressivement leur religion légitimement (pour ceux et celles qui sont concerné·e·s/le souhaitent) et qui ont totalement échappé à la gauche.

Le fait qu’un syndicat étudiant organise des réunions dans lesquelles des personnes blanches ne sont pas invitées représente-t-il une dérive ?

C’est plutôt une victoire qu’une dérive, qui renoue avec l’histoire du mouvement ouvrier et réactualise un principe fondamental, autant social que politique : on discute mieux lorsqu’on se protège des micros-agressions qui peuvent nous être faites au quotidien. Les ouvrier·es, à partir du milieu du XIXe siècle, l’avaient bien compris lorsqu’ils ont progressivement quitté les corporations qui les liaient au patronat et fondé des syndicats malgré l’interdiction et la répression. Socialement parlant, se retrouver en non-mixité est de fait une contrainte mais aussi une contradiction puissante des systèmes de dominations : en ghettoïsant les ouvrier·e·s, les populations issues de l’immigration, en cloisonnant les femmes au foyer, les dominant·e·s protègent leurs secrets, leurs espaces de pouvoirs, leurs sociabilités mais créent également malgré eux des espaces de discussion pour les dominé·e·s. De tous temps, une pensée politique s’est forgée dans ces espaces-là. C’est une chance qu’il faut saisir que d’accepter notre pluralité, nos regards différents sur le monde, nos expériences singulières.

Que révèle le vote de « l’amendement Unef » par une partie des sénateurs de gauche ?

La gauche doit apprendre à parler auX singulierS, si elle veut enfin se donner les moyens de son idéal universel. Elle s’est donné une utopie républicaine mais force est de constater que les moyens n’ont pas été à la hauteur et c’est bien ça que propose une lecture intersectionnelle du monde : un moyen de se saisir de la réalité telle qu’elle est. Il va pourtant falloir s’y attaquer car ces espaces n’ont de sens que si en face il y a du répondant : des personnes non-concernées capables d’accueillir avec bienveillance ce qui s’y dit et de s’enrichir de ce qui y est pensé. La balle est donc plutôt de ce côté-là de la réunion non-mixte : discutons de la façon dont chacun·e peut s’approprier ces pensées jusque-là marginalisées, pour en faire une pensée commune et universelle. Ce qui se passe ici, c’est que l’État s’immisce dans l’ensemble des sphères de notre société, c’est l’anti-1905 (laïcité) et l’anti-1901 (liberté d’association) voire désormais l’anti-1884 (liberté syndicale). En s’immisçant dans ces espaces, après l’offensive lancée par Sarkozy contre l’héritage de 1945 et du CNR, c’est désormais contre l’héritage de la République elle-même que le gouvernement se met en croisade. Macron, dans son discours sur le séparatisme le 2 octobre 2020, avait déjà franchi un cap important dans cet agenda.

L’emploi du terme « racisé » est-il une avancée alors que mot « race » a été supprimé de la Constitution française ?

L’idée que des personne soient « racisées » renvoie au processus qui nous assigne des « races ». Pour le dire autrement, reprenons les mots de la sociologue Colette Guillaumin dans les années 70 : « la race n’existe pas, mais elle tue ». Chacun·e de nous est autre chose que son genre, sa classe, son âge etc., mais nous y sommes constamment renvoyé·e·s dans nos interactions sociales. En cela, nous sommes « racisé·e·s », que l’on soit Noir, Arabe, Rom, Métis ou même Blanc, et qu’on le veuille ou non ! Ce qui se dévoile est un fondement sociologique assez banal : les discours, les politiques, les lois, ici le racisme, ont des effets sur ce que nous sommes et la façon dont nous sommes perçu·e·s, donc traité·e·s par nos semblables. Comme pour la religion, il s’agit de regarder les gens tels qu’ils et elles sont (et vivent, interagissent !), et non comme on aimerait qu’ils et elles soient dans un monde idéal. De là à dire que c’est une avancée, je ne sais pas. Il faut en revanche se détendre et voir tout cela comme des simples façons d’analyser le monde.

Au motif de mesurer l’état du racisme, un récent sondage demandait de but en blanc quelles « catégories de personnes (…) sont trop nombreuses en France ». Le plus choquant n’est-il pas la question ?

De fait, ces questions sont désormais sur la table et elles se posent sur un plateau de CNews comme dans un repas de certaines familles. Ce sondage nous apprend deux choses. D’abord, que la question peut être désormais posée en ces termes, tranquillement, et c’est choquant -et ce sont SOS Racisme et l’UEJF qui commandent ce sondage !. L’autre enseignement est que les réponses sont soit stables, soit diminuent nettement par rapport au sondage de 2014, ce qui semble instinctivement à contre-courant des faits structurels et politiques dont on discute ici (actes, discours, lois racistes). On peut faire l’hypothèse que c’est un signe que l’antiracisme « moral », qui a prévalu en France pendant longtemps, a encore pour effet d’euphémiser les réponses des répondant·e·s, à défaut de lutter concrètement contre la racine sociale et politique du problème.

Est-il justifié de parler de racisme structurel dans la police ?

Malheureusement oui. L’enquête du CNRS menée par Fabien Jobard et celle menée par le Défenseur des droits le prouvent, en s’attachant à observer les externalités négatives de l’action policière. Vous avez vingt fois plus de chances d’être contrôlés par la police si vous êtes perçus comme « un jeune homme noir ou arabe ». Divers facteurs peuvent expliquer cela : l’histoire de la police française et ses racines coloniales, la composition sociologique du corps policier, mais aussi l’imaginaire d’un corps policier qui se concentre sur les faits de délinquances et de criminalités, faits reliés désormais de façon factice au terrorisme et montés en épingle. Pourtant, historiquement, ils diminuent. Cela peut paraître contre intuitif mais ce paradoxe est assez classique : plus nos sociétés s’apaisent, plus elles sont sensibles aux violences. En parallèle, les discours sécuritaires récents « colorent » ces violences en stigmatisant les Noirs et les Arabes, notamment les jeunes hommes et réactivent de vieux clichés coloniaux. Autour d’une police marquée par tout cela, se constitue enfin un corps social de plus en plus demandeur de sécurités, mis en scène par les politiques et les médias. Il y a donc deux faits qui s’auto-alimentent : une police structurellement forgée autour d’un racisme qui se perpétue, et une demande sociale sécuritaire et exacerbée. En pivot, ce sont évidemment les gouvernements successifs que l’on retrouve à la manœuvre.

Quelle refondation de la fonction policière pourrait-on imaginer ?

Pour s’affronter à cela, il faudrait donc s’affronter aux trois problèmes dans un même mouvement. D’abord, rompre avec des discours politiques sécuritaires et racistes qui se posent en horizon indépassables, faire baisser la tension générale du débat. Mais il ne s’agit pas non plus d’esquiver la demande de sécurité, il faut répondre concrètement à ce que j’analyse comme des compétitions pour s’approprier les espaces publics. Parce que le problème est bien là : l’action policière et les demandes de sécurité conduisent à rendre invisibles certains groupes de l’espace public -expulser des camps de Rom, contrôler policièrement des quartiers… Il faut que les villes, comme les campagne, puissent devenir des communs, des lieux de sociabilités partagés. Enfin, quelqu’un·e devra avoir le courage d’une grande réforme de la police, assumant son contrôle démocratique, via une IGPN indépendante, et rediriger ses missions. Il faut dépasser la logique missionnaire de « la veuve et l’orphelin » en constituant une police d’intérêt général, pensée comme la force d’appui d’une société et de l’ensemble de ses problématiques : discriminations, notamment féminicides, délits et crimes environnementaux, spoliations sociales (le mal logement par exemple, mais aussi la délinquance financière). En faisant cela, nous pourrions recréer un imaginaire positif en rupture avec l’actuelle police, qui valoriserait les métiers de gardien de la paix, attirerait de nouveaux publics et nous obligerait à penser la formation des agents différemment.

Pourquoi n’assiste-t-on pas plus souvent à des révoltes sociales de populations héritières de l’immigration post-coloniale ?

En fait, on y assiste régulièrement mais on choisit de ne pas les regarder en face voire de ne pas les qualifier ainsi et donc de ne pas les reconnaître comme légitimes. Les modalités d’action changent, ces mouvements sont traversés comme tout le monde de divisions, mais ils conservent une constante commune : ils sont des mouvements autonomes et à la recherche d’alliances avec d’autres. Ce qu’il s’est passé ces dernières années, hors du champ politique, est en revanche encourageant : les générations climat et Adama qui s’allient, la jonction avec les Gilets jaunes, de nouveaux questionnements plus « sociaux » chez les activistes climat, des coopérations renforcées entre intellectuel·le·s de la jeune génération (qui souvent, sont eux et elles-mêmes issu·e·s des classes populaires et/ou de l’immigration) et mouvements militants. Des ponts sont en train d’être dressés, une pensée politique commune, spontanée, fondée sur l’interdépendance et l’acceptation de nos singularités (les deux étant indissociables) est en train de voir le jour. Le fait qu’une partie du champ politique y soit étranger est une bonne et une mauvaise nouvelle dans le même temps : à la fois cela réduit le spectre des allié·e·s potentiel·le·s de ces mouvements, et en même temps cela permet une plus grande autonomie et liberté d’action à la nouvelle génération qui arrive.

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Avril 2021

Photo : Kevin Vacher © X-D.R.