L'enseignement en primaire et secondaire plombé par le COVID-19 et les réformes. Enquête

La détresse des enseignantsVu par Zibeline

L'enseignement en primaire et secondaire plombé par le COVID-19 et les réformes. Enquête - Zibeline

Placés en première ligne depuis la reprise des cours, les enseignants font les frais d’une politique opaque et pernicieuse.

Jamais sollicités, rarement écoutés, les enseignants du primaire et du secondaire nous ont fait part de leurs craintes et de leur lassitude.

« Quoi qu’il arrive, on ne nous entend jamais »

Pour Albane*, professeure des écoles, comme pour l’ensemble de ses collègues, il devient de plus en plus difficile de faire face aux changements réguliers de consignes, imposés par un ministère qui ne sonde ni les directeurs d’établissement, ni le personnel. « Nous apprenons comment nous allons travailler, d’une semaine à l’autre, en regardant BFMTV… Nous avons tenté de communiquer sur les nombreux couacs des mesures sanitaires. Mais quoi qu’il arrive, on ne nous entend jamais. » Isabelle Le Couëdic, enseignante en sciences économiques et sociales à Gardanne, déplore l’écart des mesures appliquées d’un établissement à l’autre, résultat d’un « choix regrettable d’annonces par les médias avant de passer par la voie hiérarchique. Ce système ne peut que mettre les chefs d’établissements en colère, qui se sentent, à raison, quantité négligeable dans cette gestion. Cette politique globale du “ débrouillez-vous ! ” est épuisante pour eux, et pour nous ». Pour Pascal Billy, délégué syndical du SNES-FSU, « cette manière de traiter son personnel est complètement délirante. Dans les faits, tout est catastrophique et le problème essentiel est cette impression que le ministère de l’Éducation Nationale -représenté uniquement par Jean-Michel Blanquer- n’a aucun contradicteur ». La dernière lettre du ministre adressée au personnel enseignant l’informait, en janvier dernier, de la suppression des épreuves finales du baccalauréat pour les enseignements de spécialité.

Des mesures sanitaires insuffisantes

Un autre flou demeure, celui du nombre de contaminations, tenu pour exceptionnellement faible. Si les chiffres semblent à première vue rassurants, plusieurs sondés soupçonnent l’ARS (Agence régionale de santé) de les sous-estimer. Et ce afin d’éviter les fermetures de classe, préconisées si trois élèves s’y avèrent positifs. « On apprend souvent après coup que des élèves se sont absentés parce qu’ils étaient malades ! » Pour Jean-François Negri, syndicaliste à SUD Éducation, la circulation du virus en milieu scolaire demeure « très compliquée à déceler, entre les asymptomatiques, les absences inexpliquées… ». Gaëlle*, enseignante dans un collège REP+ à Marseille, demeure sceptique : « Cet hiver, aérer autant que nécessaire n’était pas envisageable, à moins d’enrhumer tous les élèves. La plupart d’entre eux transgressent les règles, touchent leur masque, l’enlèvent devant la porte de l’établissement… J’ai donc du mal à croire que trois élèves n’aient jamais été contaminés dans une même classe. » Le port du masque étant considéré comme une protection suffisante, nombre de potentiels cas contacts ne seront pas examinés. Selon Jean-François Negri « Il y a, dans cette affirmation que le dispositif nous protège suffisamment, un propos sous-jacent : celui que, si nous attrapons le virus ou le faisons circuler, les fautifs, c’est nous ! ». Marie Pierrot, enseignante en physique-chimie, rappelle par ailleurs que « depuis la mise en place des enseignements de spécialité, le “ groupe classe ” n’existe plus. Les élèves circulent d’une classe à l’autre, ce qui rend ce minimum de trois élèves peu efficace… ».

La protection des personnels à risque demeure également alarmante. Des aménagements ont été envisagés par les chefs d’établissement pour pallier l’absence de moyens déployés : « On s’arrange, quand les conditions de travail sont compatibles. » Ronald Bonan, enseignant en classes préparatoires, exerce ainsi dans la salle des devoirs surveillés, qui lui a été attribuée comme une « mesure de faveur personnelle ». Tous les établissements ne sont cependant pas équipés pour gérer de tels cas de figure. Outre la possibilité de diviser les classes en demi-groupe, inenvisageable selon les effectifs, celle d’isoler les enseignants vulnérables ne fait pas partie des priorités. Pour les personnels ASA (bénéficiant d’une autorisation spécifique d’absence), trois options sont proposées, dont aucune ne s’avère tenable. Celle d’enseigner malgré tout, que beaucoup choisissent en dépit des nombreux risques. Celle de télé-travailler, qui demeure difficile à appliquer : les établissements ne bénéficiant pas de personnel disponible pour connecter les élèves à leur enseignant sur les lieux du lycée, « lieu qu’ils ne peuvent pas quitter puisque leurs autres cours ont lieu en présentiel ». Soit l’arrêt maladie, qui les prive d’une part considérable de leur salaire. Pour Pascal Billy, « cette pression qui émane directement du rectorat est proprement inadmissible. » Marie Pierrot se demande, comme beaucoup d’autres, « pourquoi les profs ne font pas partie des candidats prioritaires au vaccin. Nous faisons après tout partie des professions les plus exposées… ».

« Les élèves comme les profs sont atomisés »

Depuis la reprise des cours, la DGH (dotation globale horaire) n’a connu aucune augmentation, malgré les besoins accrus en personnels pour appliquer les mesures sanitaires et pallier les effectifs d’élèves croissants. Face à une charge de travail plus importante qu’à l’accoutumée, la plupart des enseignants sondés s’avouent épuisés. Albane rappelle notamment l’obligation pour les professeurs des écoles « d’oublier les récréations et les pauses, de surveiller le temps allongé du déjeuner, pour ne pas trop mélanger les élèves. D’arriver plus tôt, de repartir plus tard pour prendre le temps d’accueillir tous les enfants dans le respect des mesures sanitaires ». Dans un grand nombre de collèges et de lycées, comme celui de Gaëlle, les classes sont « sédentarisées » : ce sont aux enseignants de se déplacer. « La qualité pédagogique en pâtit : la possibilité d’installer des repères dans la salle, d’instaurer des rituels de début et de fin d’heure ont disparu. Les professeurs enseignent, puis sont contraints de rentrer chez eux… » Disparaissent également, avec la sécurisation des bâtiments, les salles dédiées aux rencontres entre les professeurs, à la concertation. Certains ont vu leur salle des professeurs fermées -ou la machine à café retirée pour décourager les plus affables. Les conseils de classe ne devant pas dépasser le nombre de 6 participants, la cohésion des équipes enseignantes se voit sérieusement atteinte. Jean-François Negri redoute les « répercussions énormes de cette absence de cohésion pour les familles modestes. Le temps formel de l’enseignement est à peu près assuré : on s’y habitue peu à peu… Mais le temps informel, qui constitue une partie aussi grande du travail, ne peut plus exister. Ce sont les élèves qui en pâtissent : l’unité pédagogique nous permettait de tous les envisager, un par un ». Gaëlle regrette quant à elle qu’« un seul prof décide sans consulter les autres des éventuelles récompenses ou avertissements à partir d’un simple bulletin. Ce n’est pas le sens que doit avoir l’école pour un enfant ».

Répondre aux attentes

Photo : © X-D.R

 

« Les difficultés de connexion, de concentration -fréquentes à cet âge-là- se sont multipliées pendant l’enseignement à distance : les élèves ne s’en sont jamais vraiment remis… » Pour Isabelle Le Couëdic, comme pour Gaëlle, « le malaise des élèves est tangible, de même que des déficits d’attention très importants. Se cacher le visage à un moment où la question de l’identité est aussi épineuse n’aide pas. L’empathie semble disparaître avec ce côté absent du visage, de leur côté comme du mien : difficile de ne pas avoir le sentiment de leur fournir un enseignement au rabais ». Les plus fragiles perdent facilement pied, et « les inégalités se creusent, avec une tête de classe qui se maintient et le reste à la traîne ». Marie Pierrot « rêve la nuit, de ce “ remets ton masque ! ” que l’on doit répéter tout le temps ». Mélanie*, enseignante dans un lycée privé, constate comme ses collègues le sentiment d’« invincibilité » de ses élèves : « On est un peu découragés de devoir leur rappeler de ne pas boire dans la même bouteille d’eau… » Pour Mélanie, comme pour les enseignants d’établissements « bien notés », « les attentes des parents d’élèves se révèlent souvent impossibles à tenir. Les programmes n’ont pas pu être enseignés l’année dernière, nous sommes encore en retard cette année. Ils ont peur, à raison, que le diplôme de leur enfant ne vaille pas grand-chose, et que l’entrée dans le supérieur leur soit difficile ». La pression est souvent intenable : « Certains parents m’appellent, m’écrivent à des heures impossibles, pour se plaindre de l’attribution des élèves en demi-groupe. “ C’est de votre faute si ma fille pleure dans son lit ce soir ! ” Ces reproches sont très durs à porter… » Les élèves de Bonan souffrent quant à eux de la suppression d’épreuves aux concours des grandes écoles : « Après la suppression des épreuves orales à l’ENS, où toute une partie des élèves auraient pu gagner des places, tous redoutent le même problème cette année. Ce sont des parcours entiers qui sont remis en cause. » Le sentiment d’impuissance se mêle ici à un sentiment de culpabilité vis-à-vis des élèves et de leurs parents. « Le système du contrôle continu place directement le prof face aux parents, parfois à juste titre : on confond ici la formation avec l’évaluation ! Ils contestent certaines notes : forcément… » Pour Isabelle Le Couëdic, comme pour Pascal Billy, « cette conception de la notation pose un vrai problème dans la façon d’enseigner ».

Vers une liquidation de l’enseignement public ?

Contestée vigoureusement par le monde enseignant en 2019, la réforme de l’enseignement s’est pourtant appliquée dès la fin de l’année 2020. Pour Rachel*, professeur d’allemand, « le recours à un « vrai » contrôle continu n’est pas idéal, mais a au moins le mérite de remplacer un temps le simulacre des E3C, ces épreuves de mars qui forçaient les enseignants de chaque établissement à noter leurs élèves sur un sujet impossible, avec un barème tout aussi impossible ». Cédric*, enseignant dans un lycée des quartiers nord marseillais, s’inquiète de « l’avenir des Terminales, qui eux-mêmes sont dans un état de stress extrême. Sans examen national, les élèves d’établissements tenus pour difficiles -même si la classification ZEP est désormais caduque- risquent de rester fichés dans cet établissement d’origine, là où le baccalauréat pouvait attester de leur valeur ». Pour ce professeur de mathématiques, « le problème n’est pas conjoncturel, il est structurel : la pandémie révèle le monde tel que le conçoit notre ministère… Plus rien ne tient ». Sans les fameuses E3C, notées cette année en contrôle continu, le baccalauréat ne consistera cette année qu’en une épreuve finale de philosophie et un grand oral hybride « auquel personne n’a été formé ». De même que la mise à sac du baccalauréat, la réforme des IUT passe également, au milieu des mesures sanitaires, globalement inaperçue. Marie-Ange*, enseignante dans un IUT à Marseille, ne décolère pas : « On veut forcer les BUT -les nouveaux DUT- à accueillir plus de bacheliers issus de filières technologiques : l’idée est de priver l’IUT de son statut de BTS universitaire, très séduisant pour beaucoup de profils, notamment scientifiques, et d’en faire une “ fac de seconde zone ” destinée à des “ bacheliers de seconde zone ”. C’est atterrant. » Et Cédric de constater, avec la même amertume, cette « dégradation constante et concertée de l’enseignement public ».

SUZANNE CANESSA
Mars 2021

* Les prénoms ont été modifiés

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Photo © TnK1PrdZ