Pourquoi les acteurs culturels de la Région Paca soutiennent Renaud Muselier mais ne voteront pas pour lui

La culture vote-t-elle (vraiment) Muselier ?

Pourquoi les acteurs culturels de la Région Paca soutiennent Renaud Muselier mais ne voteront pas pour lui - Zibeline

Une tribune signée par 67 personnalités du monde culturel salue l’action de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur depuis 2016 et appelle à sa poursuite. Qu’a réellement poussé artistes et opérateurs à cette prise de position stupéfiante, rendue publique à deux mois des élections ? Enquête.

Le 12 avril, à quelques heures d’intervalle, les quotidiens La Marseillaise (18h13) puis La Provence (21h03) publient sur leurs sites Internet une déclaration titrée « En région Sud, la culture doit rester essentielle ». Soixante-sept artistes, directeurs et directrices de lieux et festivals, toutes disciplines confondues, énumèrent les grands actes de la politique culturelle menée depuis l’accession de Renaud Muselier (LR) à la présidence de la collectivité. Sauvetage des Chorégies d’Orange en 2018, nouveau destin pour la Villa Méditerranée en 2019, plan Terre de culture en 2020, consolidation du budget culture en 2021, les signataires dressent un mini-bilan de la mandature et se félicitent « des nombreux engagements publics pris en faveur de la reprise de la vie culturelle ». Des chorégraphes Nicole Corsino et Josette Baïz aux metteurs en scène François Cervantes et Julien Gelas, du directeur du Festival d’Avignon Olivier Py à celui des Rencontres d’Arles Christoph Wiesner, des directrices de théâtre nationaux Macha Makeïeff et Muriel Mayette-Holtz à celui de la Villa Noailles Jean-Pierre Blanc, de l’organisateur de concerts Stéphane Métayer à la réalisatrice Caroline Caccavale, tous apposent leur signature au bas d’un texte écrit avec le souffle poétique d’un tract. Inutile de sortir de l’Ena pour déceler une initiative téléguidée par le politique lui-même et en l’occurrence par le cabinet du président sortant. Ni les signataires ni l’instigateur n’essaient d’ailleurs de le cacher.

À l’origine de l’opération, Thierry Pariente. Rien de plus simple pour l’affable et apprécié conseiller culturel de Renaud Muselier que de faire parvenir par courriel -et depuis son adresse personnelle pour dissiper les éventuelles remarques sur une confusion des genres- un document à l’ensemble de ses contacts, pour beaucoup soutenus financièrement par l’institution. « Vous trouverez ci-joint une tribune que je crois essentielle. Vous comprendrez pourquoi en la lisant. Elle fera l’objet d’une publication dans un support encore non arrêté, journal ou réseau social », est écrit sobrement dans le message que nous nous sommes procurés. Et qui précise avec pédagogie : « Si vous acceptez de la signer, merci de me renvoyer votre accord par retour de mail en m’indiquant votre nom et le titre ou la fonction que vous souhaitez voir figurer à côté. Par exemple : OUI, Jean-Baptiste Poquelin, Tapissier. Si vous ne souhaitez pas la signer ou attendre pour le faire, vous pouvez faire de même en m’indiquant : NON, Jean-Baptiste Poquelin, Tapissier ou PLUS TARD, Jean-Baptiste Poquelin, Tapissier ».

Un retour d’ascenseur

« C’était l’occasion de faire un bilan de la politique culturelle de la Région et de le soumettre aux professionnels. C’est bien de rendre compte qu’une collectivité se bat. Il n’y a pas un mot de projection, ni le nom de Renaud Muselier. Le texte n’évoque que des réalisations avérées. De plus, la campagne n’a pas commencé et personne n’est candidat à part Madame Cluzel (au moment de la parution de la tribune, ndlr) », justifie le conseiller sans se démonter. En bon équilibriste, Paul Rondin se défend en pesant chacun de ses mots. Définissant la démarche comme « une discussion multilatérale sur l’opportunité de défendre un certain nombre de positions de la politique culturelle dans notre région », le directeur délégué du Festival d’Avignon témoigne de nombreux échanges, en particulier « sur les réserves ». Ce qui laisse de surcroît supposer un processus de rédaction à deux niveaux.

« J’ai été surpris autant qu’on peut l’être par cette proposition, admet Philippe Car, fondateur de la compagnie Voyages imaginaires. Mais je l’ai bien lue, j’ai bien réfléchi et je me suis dit qu’elle ne m’engageait pas du tout. En signant, j’ai voulu exprimer que quels que soient les résultats de la prochaine élection et la future direction de la Région, il faudrait que cet élan se poursuive. Personne ne va nous obliger à voter pour qui que ce soit. » « La Région étant notre partenaire financier principal, c’est un retour d’ascenseur, reconnaît Claude Freissinier, fondateur d’Arts et musiques en Provence. Mais je suis un peu surpris par l’utilisation du texte, je n’étais pas au courant que cela paraîtrait dans La Provence », poursuit celui qui, comme beaucoup d’autres signataires, affirme ne pas être « dupe » de la vocation électoraliste de la démarche, de la « manœuvre politique » dira un autre. « On bénéficie d’argent public et je ne crache pas dans la main qui me nourrit », avance Maria Pérez, fondatrice du centre Solea, à Marseille. Flamenco Azul, le festival dont elle rêvait depuis vingt-cinq ans, a vu le jour en 2019, essentiellement grâce à une subvention régionale. Mais côté accointance politique, l’enseignante ne fait point de mystère : « Je suis fille d’ouvrier espagnol… ». Tout autant que Thierry Noygues, président du Pam, Pôle de coopération des acteurs de la filière musicale fondé en 2017. Ce signataire, sollicité la veille pour le lendemain, glisse ne pas avoir vraiment eu le temps de lire le texte proposé. « Le soutien de la Région à notre égard a augmenté alors que les difficultés s’accumulaient. Pourquoi la gauche aurait-elle le monopole de l’aide à la culture ? C’est plutôt positif que la droite se mette à dire que la culture est importante. Mais je ne voterai pas pour Renaud Muselier, pour d’autres raisons », ne cache pas le militant cégétiste.

« Parmi les signataires, il y a certainement des personnes favorables à la politique de Muselier mais je ne connais pas beaucoup de gens de la culture qui votent à droite. Ça ne pose pas question aujourd’hui du fait de la situation, et pas que sanitaire », confirme le signataire Xavier-Adrien Laurent, directeur artistique de la compagnie Texte Hors Contexte.

Directeur des scènes nationales Châteauvallon-Liberté, Charles Berling a signé « sans hésiter. Depuis dix ans que je dirige une institution culturelle, je mesure l’action des politiques aux faits. Je ne suis pas toujours d’accord avec Renaud Muselier comme avec Hubert Falco (maire LR de Toulon, ndlr) dans le domaine politique, mais je ne vois pas pourquoi je ne soutiendrais pas des élus dont je constate l’action forte et dynamique en faveur de la culture ou de l’écologie. » Quitte à ce que la frontière soit pour le moins floue entre un soutien à une politique et un appel à voter pour celui qui la conduit ? « Pour l’instant, ce n’en est pas un et je me place dans le temps d’aujourd’hui », tranche l’acteur qui attend les propositions des futurs candidats pour en discuter.

« Merci pour votre soutien »

« Est-ce qu’on défend un candidat -ce que certains voudront voir et probablement le candidat lui-même- ou est-ce qu’on défend une logique d’une certaine politique publique de la culture qui, pour notre région, est assez exemplaire ? », navigue Paul Rondin. La réponse du concerné est parvenue de la manière la plus claire, par SMS, sur les téléphones portables de chaque signataire. « Merci pour votre soutien public à la politique culturelle de la Région Sud. Cela me touche. Vous pouvez compter sur moi pour continuer d’accorder toute sa place à la création artistique et à sa rencontre avec tous les publics. C’est plus que jamais essentiel ! Cordialement, Renaud Muselier. »

Contre toute attente, la crise sanitaire et ses conséquences sans fin sur les artistes et professionnels de la culture leur a pour ainsi dire tenu le stylo. Fondateur de Directo productions et par ailleurs délégué régional du syndicat Prodiss, Gil Marsalla ne tergiverse pas. « Notre priorité est de maintenir l’emploi du secteur qui est complètement sinistré. À ce titre, toutes les actions qui vont dans ce sens sont bénéfiques. Dans le cadre d’un accord avec le ministère de la Culture et la Drac, la Région a abondé de 50% les sommes accordées dans le cadre du fonds de solidarité par le Centre national de la musique (CNM). De plus, la mise en place d’une billetterie solidaire va permettre de compenser le manque à gagner du aux jauges dégradées. Je ne fais pas de politique, j’ai 150 artistes à faire vivre. Et la Région n’a pas attendu deux mois avant les élections pour soutenir le spectacle vivant », développe le producteur et metteur en scène maralpin dont Piaf ! Le spectacle est le plus gros succès francophone dans le monde.

Covid ô désespoir

« On est tellement en mode désespoir depuis un an que quand on voit une structure qui s’engage résolument, qui se montre solidaire et qui ne baisse pas les subventions, on a envie de participer », estime Josette Baïz, pour qui « le soutien à la culture » prévaut sur le « débat politique ». « Pour le Premier ministre et le président de la République, la culture est secondaire voire tertiaire voire franchement pas dans le radar. Renaud Muselier à la Région comme Cécile Helle à Avignon (maire PS de la ville, ndlr), avec lesquels les contacts sont hebdomadaires dans la période, sont des gens qui mettent la culture quasiment au premier plan. J’entends l’ambiguïté mais le fait qu’il y ait des élections dans deux mois ne peut pas m’empêcher de défendre une politique », enfonce Paul Rondin. Et d’ironiser : « J’adorerais être instrumentalisé par Jean Castex plutôt que d’être ignoré comme il le fait de manière violente avec le monde culturel ».

Le coronavirus affecterait-il aussi la faculté d’analyse globale d’une politique et la prise de distance nécessaire avec certaines orientations ? Particulièrement choquée par le télescopage entre une tribune qui soutient la politique culturelle de celui qui a récemment pris la tête de la fédération des Républicains dans les Bouches-du-Rhône et la tentative avortée de motion ultra-réactionnaire de ces amis politiques de la Métropole Aix-Marseille-Provence -que Renaud Muselier a publiquement condamnée -, l’autrice Valérie Manteau n’en démord pas : « Je ne vois pas comment on peut lire ce texte autrement que comme un satisfecit donné à Renaud Muselier qui sera évidemment candidat. Il a de l’argent à distribuer, il le distribue et les bénéficiaires signent une tribune pour lui. C’est du clientélisme. Je trouve ça consternant et assez flippant ». Pour celle qui fut distinguée par le prix Renaudot en 2018, « la Région privilégie les gros machins, l’événementiel et abandonne les petites structures. Je connais des associations qui travaillent notamment sur la Méditerranée qui ont vu leurs subventions coupées sous cette mandature. Je trouve cette orientation politique très problématique. Et ça, les signataires s’en foutent ! Ils disent même qu’ils veulent que cela perdure ». Militant des quartiers et de l’éducation populaires, Pierre-Alain Cardona la rejoint sur ce point. « C’est surprenant que des gens qui donnent souvent des leçons sur les rouages institutionnels et revendiquent un sens politique ne s’intéressent qu’à leur domaine sans avoir une vision de qui est Muselier, à quelques mois d’une élection. Une politique régionale se prend dans sa globalité. La Région a quitté le Contrat de ville et déserté le champ de l’économie sociale et solidaire et des quartiers prioritaires, là où se produit aussi de l’action culturelle de proximité. Elle a flingué tous les acteurs de qui font du lien et travaillent pour l’accès à la culture y compris dans le milieu rural. Les signataires de cette tribune ne semblent pas en mesurer la violence. Ils prennent la responsabilité de renforcer le côté très institutionnel de la culture et le clivage (entre les gros et les petits) ».

Allô la gauche ?

Au-delà des 67 « prises de guerre », d’autres ont résisté. Les plus nombreux étant celles et ceux qui n’ont pas signé. Des absents qui se remarquent mais qui, un peu gêné aux entournures, préfèrent ne pas commenter publiquement leur choix néanmoins courageux. Parfois au même motif que celui de leur refus de signer : les valeurs et l’éthique. Pour Valérie Manteau, « cette tribune est symptomatique de la période de panique et de déboussolement politique qui fait faire n’importe quoi. On dirait que ces acteurs culturels ont perdu leur surmoi politique ». D’ailleurs où est la gauche ? Dans l’hémicycle, absente. Depuis le dernier rendez-vous électoral qui a vu s’affronter les listes menée par Christian Estrosi (LR) et Marion Maréchal (ex-FN), après le retrait imposé par le Parti socialiste à son candidat d’alors le Marcheur Christophe Castaner. Sur le plan culturel, le camp progressiste pourrait-il faire mieux ? « Je n’en sais rien parce que lorsque j’ai créé ma compagnie, il y a quarante ans, la mairie de Marseille était à gauche et je n’ai été entendu qu’à partir du moment où elle est passée à droite », témoigne Philippe Car, précisant au cas où qu’« avec le Printemps marseillais, l’écoute est encore meilleure »« Bien sûr que sur le plan culturel et tout ce qui touche au social et à l’éducation populaire, la gauche apporterait un nouveau souffle. Ça ne pose pas question. Parmi les vrais apports de la gauche, il y a toujours la culture. Et on sait très bien que le champ culturel n’est pas la spécialité de nos politiques à droite. Pour autant, on ne peut pas dire que la droite n’a rien fait, parce que c’est faux. On finit par être entendu mais il faut expliquer beaucoup plus longtemps. Au niveau de l’action des collectivités, il faut rester juste. On a fait un pas à la Région quand on est passé de Christian Estrosi à Renaud Muselier. Il est arrivé avec d’excellents conseillers, ce qui n’était pas le cas de son prédécesseur. Il y a eu une vraie écoute et même de la co-construction avec les services », rappelle Xavier-Adrien Laurent.

« Je pense qu’une majorité de gauche ne rejetterait pas beaucoup de choses faites par l’équipe actuelle », s’aventure Paul Rondin. « On peut toujours faire mieux, nuance Charles Berling, mais ce n’est pas en laissant la culture aux prises avec les lois du marché que l’on va y arriver. Quand j’étais plus jeune, j’ai connu un clivage gauche-droite beaucoup plus clair. Aujourd’hui, j’ai tendance à faire confiance à des gens de terrain avec lesquels on peut parler ». D’autres, comme Gil Marsalla, affichent leur optimisme : « Ce n’est que le début. Il y a tout à construire et ils seront obligés de faire mieux. Pendant des années, la culture a été une variable d’ajustement. C’est terminé, on est dans une société de culture. Avec la crise sanitaire, on s’aperçoit que c’est la seule chose qui nous réunit tous ». Le président désormais en campagne semble l’avoir compris. Pas Macron, l’autre.

LUDOVIC TOMAS
Avril 2021

Photos : Hôtel de la Région Sud-Paca © Marianne Casamance ; Cour d’honneur du Palais des papes © Christophe Raynaud de Lage

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