Avant le soir, nouvelle manifestation culturelle à Marseille : un pari artistique, humain et politique

La culture en apéritifVu par Zibeline

Avant le soir, nouvelle manifestation culturelle à Marseille : un pari artistique, humain et politique - Zibeline

La nouvelle manifestation estivale et festive proposée par la mairie du 1/7 de Marseille, Avant le soir, séduit par sa qualité et son éclectisme. Le maître d’œuvre de ces pépites, le metteur en scène, comédien et directeur de la Cie Didascalie and Co, Renaud-Marie Leblanc, en évoque les principes.

Zibeline : Quelles conditions ont entouré l’élaboration de cette manifestation ?

Renaud-Marie Leblanc : J’ai répondu à la proposition de la mairie du 1/7 qui a lancé un marché public pour chercher un opérateur qui organise et monte une programmation de concerts et de propositions théâtrales dans leurs parcs et jardins. J’ai juste concouru en proposant un ensemble. Ce qui m’intéressait c’était de m’avancer dans ce projet en tant qu’artiste. C’est-à-dire raconter qu’un artiste pouvait programmer d’autres artistes et qu’une petite compagnie pouvait être assimilée à un opérateur que l’on envisage habituellement comme ne pouvant être que des théâtres et des gros lieux. Pour moi il y avait aussi une dimension politique là-dedans, en réaffirmant que de petites structures associatives pouvaient être assimilées à des opérateurs capables d’organiser des évènements comme ça. Le projet que j’ai écrit pour ce marché public -c’était aussi un peu particulier car marché public et pas appel à projet traditionnel- contenait des propositions de théâtre contemporain, de travail avec des équipes locales et l’insertion de prologues pour chaque spectacle.

Comment s’est construit le programme, la manifestation est inscrite sur un temps long (du 2 juillet au 26 septembre), avec des contraintes de lieu, du plein air sans sonorisation, et des formes qui ne doivent pas excéder une heure. Compliqué?

Je vous le dirai lorsque les spectacles auront eu lieu ! Je suis artiste avant tout, je ne suis pas programmateur, aussi j’ai mis une nouvelle casquette ici ! (Rires).

C’est une gageure un peu ?

Oui, mais pas tant que ça. J’en parlais avec des artistes et tous, à la sortie du Covid, se sentaient en souffrance de ne pas jouer. Tout a été conçu comme un work in progress géant : ce ne sont pas des objets de spectacle totalement finis qui seront présentés.

Je suis allé voir les artistes en tant qu’artiste et je leur ai parlé de cette opportunité, en leur demandant sur quoi ils travaillaient et s’ils estimaient pouvoir faire quelque chose dans ce cadre, tout simplement. En fait les gens m’ont répondu artistiquement. Par exemple on me disait : « je suis en train de travailler sur ça, ça ne va pas du tout dans le cadre parcs et jardins, mais peut-être que dans ma recherche actuelle je pourrais extraire ce petit fragment, en faire une petite forme qui irait bien là ». Il y avait une envie de toutes les équipes d’aller à la rencontre du public, de retrouver un lien direct et simple et de manière urgente. C’est ce que j’ai senti en tout cas. J’ai été porté par l’envie des équipes de jouer, quoi qu’il arrive. Une envie aussi d’être très proche du public, comme ça, dans des formes hyper légères. Ce qui apparaissait comme le plus important c’était de refaire la rencontre. À partir de là, que ce soit le plein air ou autre importait peu. On n’est ni La Roque d’Anthéron ni le Festival de Marseille, il n’y a aucune ambition de ce type-là dans le projet. C’est vraiment une ambition de prendre des équipes, de rencontrer des gens sur un temps, comme une espèce de prologue avant la vraie soirée. Ensuite j’imagine que les gens parmi les spectateurs vont vraiment aller voir un spectacle dans un festival ou une proposition en scène. Dans Avant le soir, sont présentées de petites vignettes, des moments de rencontre, de partage. Si je dis que ce ne sont pas des produits finis, c’est qu’il y a des choses qui se créent là, ou qui ont été aménagées juste pour ça et qui ne seront peut-être pas vendues ensuite.

Ce qui est propre aussi à cette programmation c’est que je n’ai rien vu, je tiens vraiment à le dire : c’est une programmation où je ne connais rien à l’avance. Cela paraît complètement fou. Nous sommes dans un monde où, traditionnellement, le programmateur veut voir le produit avant, il faut avoir vu ce que l’on achète. Et selon moi, pour cet évènement, ce qui va être proposé au public, ce sont des démarches, correspondant à l’identité de chaque compagnie, chaque groupe de musique, ce qu’ils aiment faire et ce qu’ils sont. Il semblait intéressant d’offrir cette rencontre-là au public.

Et le fait de jouer « sans filets » en extérieur ?

Le plus difficile c’est le théâtre en extérieur. Les concerts dans les parcs et jardins appartiennent déjà à une pratique traditionnelle, mais la forme théâtrale, lorsqu’il ne s’agit pas de théâtre de rue, s’avère plus délicate dans ces espaces, sans sonorisation, d’autant plus que la circulation n’est pas arrêtée à côté. Certes, si lors d’un pianissimo du quatuor à cordes Alètheia par exemple, il y a des bruits de circulation, on ne l’entendra pas. Mais qu’est ce qui est le plus important? On en a beaucoup discuté avec les artistes et ils étaient tous d’accord : nous espérons que, sur la longueur, une familiarité se créera et que les publics viendront comme dans leur propre jardin. Même s’il y a des moments empêchés à cause du bruit, s’il y a ne serait-ce que vingt minutes qui sont vraiment données totalement avec le public, c’est tellement précieux qu’on peut accepter qu’il y ait vingt-cinq autres minutes de « perdues » au milieu de la zone urbaine. C’est ce que je trouve assez beau. C’est une utopie aussi.

Comme cela se passe dans les parcs et jardins, on n’a aucun moyen de répétition avant, si ce n’est durant les trois heures qui précèdent les spectacles. Pour les formes de théâtre c’est complexe, il faut tout faire in situ et aménager un peu l’espace pour la représentation tout en respectant les mesures sanitaires qui restent très contraignantes, et tout cela ne peut être résolu que le soir même sur place. Comme on joue plusieurs fois dans des lieux différents, on expérimente, on améliore. Et tout cela dans la convivialité, nous ne sommes surtout pas dans une idée de « consommation de culture », ni de sacré ou autre chose. C’est un moment partagé et après chacun repart, enrichi, comme il peut, comme il veut de ce moment d’échange vers sa « vraie soirée ». On aura fait une sorte de sas entre la réalité de la journée et ce que va être la nuit.

Comme dans la respiration de la vie…

Oui, je n’ai aucune prétention, Je ne suis pas directeur de festival, je suis avant tout un artiste. Je ressentais personnellement la nécessité de retrouver un public, et c’est un désir partagé avec tous les autres artistes. Il y a d’ailleurs un foisonnement de manifestations, où qu’on aille, peut-être même trop ; je ne sais pas si le public pourra être au rendez-vous partout mais ce n’est pas plus grave que cela. C’est quand il y a trop qu’au milieu se font des croisements, que les plantes sont encore plus belles, alors que lorsque l’on est dans une terre complètement asséchée, il ne pousse plus grand chose. Je pense que c’est joyeux de se retrouver dans ce renouveau. Je crois quand même qu’il y a un appétit du public de retrouver ça.

Tous les spectacles sont précédés d’un prologue par deux comédiens issus de l’ERACM, une manière artistique et décalée, à l’image des chroniques radiophoniques que l’on entend tous les matins, d’accueillir le public et de créer un rituel qui marque l’ouverture des spectacles : les comédiens vont recréer le lien avec le public et les amener à recevoir la forme qui vient après leur intervention. Ils diront aussi des haïkus issus d’un appel à écriture que l’on peut retrouver sur le site de la mairie du 1/7 (marseille1-7.fr) et de ma compagnie (didascaliesandco.fr).

Est-ce que les spectateurs seront assis ?

On propose une dizaine de chaises pour ceux qui en ont vraiment besoin, mais on invite les spectateurs à venir avec un pliant, un coussin, afin de s’installer comme s’ils venaient à un pique-nique, on est entre nous, sans cérémonie. Les gens peuvent venir en tongs, comme pour une sortie familiale. Les formes proposées sont assez légères, moins d’une heure, pas toujours présentées de manière frontale, parfois distribuées en deux lieux du même parc… Chaque fois la disposition sera réinventée.

Pourquoi avez-vous mis l’accent sur la parole et la musique ?

Dans l’appel d’offre il y avait l’idée de faire une programmation musicale et théâtrale, point. Rien n’était imposé artistiquement. De par mon parcours, j’ai axé Avant le soir sur le théâtre et la musique : selon moi, la musique est une parole. Je ne suis pas musicien, mais en tant que mélomane je prétends que la musique parle et quand on fait du théâtre, on parle toujours de l’adresse de la parole. Il y a toujours la question de l’adresse, c’est-à-dire une parole au-delà de son sens et pas toujours d’un individu vers un autre. Ce n’est pas que de la communication, qui induit que l’on a un message d’information à donner. Or la parole peut être totalement obscure, et ne délivrer aucun message informatif mais elle s’adresse toujours : il y a toujours une direction qui va vers l’autre. Quand la parole poétique devient totalement formelle ou hermétique, ou n’a pas de message clair, elle rejoint pour moi le principe de la musique qui s’adresse aussi directement à l’autre. Travailler à cet endroit de la parole m’intéresse. D’où la structure avec prologue ou bien l’appel à poésie qui n’étaient pas dans le cahier des charges initial. Dans les choix de la programmation, il y a des choses qui font sens avec l’idée de dire.

Ce projet peut être envisagé comme pérenne ?

Il faut d’abord voir comment ça se passe. Ensuite, je pense que ce serait intéressant qu’à long terme cette idée perdure, avec ses petites formes, sa proximité, sa volonté de faire travailler des artistes d’ici : qu’elle devienne récurrente serait souhaitable.

C’est une initiative de la mairie du 1/7, c’est financé par eux, j’ignore s’ils ont la capacité de la rendre pérenne comme un festival. Il faudrait qu’il y ait sans doute un regard différent de l’ensemble de la mairie ou des autres collectivités. Pour le moment c’est une initiative ponctuelle. L’an prochain il pourrait y avoir autre chose, ce qui est totalement légitime. Je ne me projette en rien si ce n’est que cet été tous les rendez-vous soient honorés, que cela se passe bien et que ce soit une belle aventure. Certes, il y a probablement un intérêt politique et artistique à ce que cela soit pérennisé, que ça tourne, que plein d’équipes marseillaises puissent en profiter. Cela pourrait être une agora de petites formes qui ont moins de visibilité.

La culture est envisagée ici comme un élément naturel de la vie…

J’ai beaucoup travaillé dans les salles depuis plus de vingt-cinq ans et me suis beaucoup posé la question du public. J’ai adoré travailler dans les grandes salles avec des opérateurs, je ne crache pas du tout dans la soupe, mais je crois qu’il faut poser la question de la proximité. Tous nos objets de consommation courante font partie de notre vie. La culture, même si elle ne peut aucunement être considérée comme un objet de consommation, doit se trouver au même endroit, il ne faut pas qu’elle soit un lieu de sacralisation. Le réflexe culturel devrait être aussi simple qu’aller sur YouTube ou regarder Netflix. Même si ce ne sont pas trois heures d’un opéra ou une nuit dans la cour d’honneur du Palais des papes à Avignon, ce n’est pas grave, ce qui est important c’est que l’on puisse repartager à partir de ça : dix, vingt, trente minutes de culture et après on peut faire autre chose. Ça moi j’y crois, et je le pense nécessaire politiquement dans notre monde d’aujourd’hui.

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
Juin 2021

marseille1-7.fr
didascaliesandco.fr

Article à propos de la programmation de “Avant le soir” ici.

Photographie : Renaud Marie Leblanc © Agnès Mellon