Faire, ensemble, partout... retour sur Rencontres nationales de Cultures du Cœur à Marseille

La culture avec tousVu par Zibeline

Faire, ensemble, partout... retour sur Rencontres nationales de Cultures du Cœur à Marseille  - Zibeline

L’association Cultures du Cœur a organisé à la Friche de la belle de Mai ses Rencontres nationales autour du thème : « Culture et travail social : quelles pratiques pour quels objectifs ? »

Tout comme il est incroyablement choquant de réaliser que les femmes n’ont le droit de vote en France que depuis 1944, il est troublant de se rappeler que ce n’est qu’en 1998, sous le gouvernement Jospin, portée par la ministre de l’Emploi et de la Solidarité de l’époque, Martine Aubry, qu’a été entérinée la Loi d’orientation* relative aux exclusions. Il s’agissait de garantir « l’égal accès de tous, tout au long de la vie, à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs ». L’avancée était réelle, et les moyens devaient ensuite suivre pour répondre à ce qui constituait désormais « un objectif national [qui] permet de garantir l’exercice effectif de la citoyenneté ».

Ainsi Edgar Dana, alors directeur de l’ancienne ANPE des professions du spectacle, saisissait l’opportunité et fondait l’association Cultures du Cœur, destinée à désenclaver les territoires et les populations, offrant aux plus vulnérables l’accès aux pratiques culturelles. Dès 2000, l’antenne marseillaise commençait l’essaimage, avec la première antenne régionale ; 37 départements sont aujourd’hui couverts par le réseau, qui s’appuie sur la participation solide de partenaires culturels et structures sociales -combinaison qui s’avère être un puissant levier d’insertion et de remobilisation auprès des publics en situation d’exclusion.

Dans ce haut lieu de porosité entre action sociale et culturelle, Jean-Michel Djian, rédacteur en chef de la revue France Culture Papiers, introduisait cette journée à la Friche par une sorte de remise en question très personnelle, qui portait finalement sur l’ensemble du milieu de l’administration culturelle. Après 40 ans en prise avec les questions de démocratisation de la culture (il a été conseiller de Jack Lang en 1981), habité par un idéal républicain qu’il revendique encore haut et fort, il avoue cependant ressentir « une forme de désenchantement ». Fervent acteur de la transversalité entre les ministères, il constate pourtant se battre contre « ce que nous-mêmes avons mis en place » : la raideur de l’institution, les cloisonnements qui en découlent, les parcours du combattant pour trouver une ligne budgétaire qui corresponde à la bonne case. Et pourtant, « jamais il n’y a eu autant de travailleurs sociaux à se passionner pour la chose culturelle », ce qui aboutit selon lui à « une sorte de schizophrénie ».

 

« Tout le monde est porteur de culture »
Laura Slimani

 

Une question de vocabulaire
À sa suite, les intervenants ont tous rivalisé pour ré-enchanter ce propos. Pascal Le Brun Cordier (université Paris I-Panthéon-Sorbonne), en présentant plus particulièrement les tiers-lieux « qui font du bien car ils font du lien » insistait sur le vocabulaire à employer, symptomatique des enjeux à défendre. Il s’inscrit en effet très fortement contre l’expression consacrée d’« accès à la culture », qui sous-entend que les publics concernés n’auraient pas de culture. Il préfère parler de « culture expérientielle », de « démo-praxie » : faire, ensemble, partout. C’est aussi ce qu’a défendu Marie Andrieu, qui est intervenue au Foyer d’accueil médicalisé Le hameau du Phare à Arles avec son association Tous égaux derrière l’objectif. Un projet photo auquel chacun a pris part, dans une dynamique de volontariat / propositions. Dans un plaidoyer vibrant, Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture venue là en voisine et en tant que présidente de l’association Musicatreize (également invitée à présenter plusieurs de ses actions), évoquait la pratique comme pilier, comme fondement de la culture. « J’ai hurlé ça au ministère, on ne voulait pas m’entendre ». « Tout le monde est porteur de culture », a renchéri Laura Slimani, chargé de mission à la Fédération des Acteurs de la Solidarité.

Autre nuance entre les mots, relevée par Vincent Delahaye, fondateur du festival C’est pas du luxe !, qui différencie la vie et la survie. Offrir un toit, à manger ? Oui. Mais imposer « l’idée que la culture aussi est un besoin primaire » (L. Slimani), et être médiateur dans l’instauration d’« un lien au sensible et au beau ». Dans son association Le Village (Cavaillon), tout se déroule de manière décloisonnée entre les métiers, les activités, pour « être en permanence dans la question culturelle, et développer une démocratie impliquante ». 

Au fil des présentations des différentes actions, toutes inventives et très concrètes, il a bien fallu aussi pointer le manque criant de moyens alloués par l’État au travail social quand il est dirigé vers l’action culturelle, pour laquelle les crédits restent « totalement marginaux », dénonce P. Le Brun Cordier. L. Slimani renchérit en rappelant que le ministère de la Culture est conventionné avec tous les ministères, sauf celui des Affaires sociales… Une absurdité ? Le mot est bien faible, et ce n’est pas qu’une question de vocabulaire.

ANNA ZISMAN
Février 2020

Les Rencontres nationales de Cultures du Cœur ont eu lieu le 31 janvier à la Friche de la Belle de mai, Marseille

* Loi d’orientation du 29 juillet 1998, article 140

Photo : © A.Z

La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/