Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : Entretien avec Macha Makeïeff depuis La Criée

La Criée, à la bonne distance

Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : Entretien avec Macha Makeïeff depuis La Criée - Zibeline

Entre une foi intacte en la force de l’art et des inquiétudes économiques et sociales bien présentes, le théâtre de La Criée à Marseille opte pour une « vaillance souriante ». Entretien avec sa directrice, Macha Makeïeff 

Zibeline : Comment La Criée a-t-elle vécu cette année de crise sanitaire ? 

Avec solidarité et collégialité, souplesse. Et contre la tristesse qui aurait pu nous envahir. La fermeture et l’effondrement de la programmation nous ont d’abord sidérés, mais dès le premier confinement nous avons inventé. Nous avons vérifié la force de nos missions et combien le partage de l’imaginaire et du spectacle vivant, ce face à face intense, sont des valeurs vitales. Nous n’avons rien cédé sur l’accompagnement de nos artistes et des compagnies et nous avons découvert combien le soutien avait sa part morale, chaleureuse.

Qu’est-ce qui a été inventé ou réinventé à La Criée, qui ne l’aurait pas été sans cette crise ?

Nous avons inventé notamment « Rêvons au théâtre » cet été, pour des personnes qui connaissent la précarité et avec de nombreuses associations : des solos, des créations, des ateliers d’art, de philosophie, de cuisine artistique, de découvertes du plateau et des métiers de la scène… une puissante expérience humaine et l’acquisition de compétences singulières. Nous avons continué la fabrication de toutes les créations prévues, et l’occupation des plateaux, les opérations de relations publiques avec les écoles, les lycées…mais nous avons acquis une réactivité et une souplesse nouvelles. Nos Feuilletons sonores ont débuté depuis notre StudioSonCriée : des lectures que Sébastien Trouvé, créateur sonore, réinvente. J’ai tourné des vignettes vidéo à Toulon avec des amateurs magnifiques. Nous préparons une opération focus « Quai des étudiants » avec l’AMU pour répondre à la détresse des étudiants par l’art et l’imaginaire et dans le théâtre. Nous attendons le feu vert pour démarrer.

Quels sont pour vous les impacts les plus négatifs de cette crise ?

Ce serait le recul dans la société de l’empathie, l’habitude de la méfiance de l’autre, le détachement, le repli sur soi. Le « À quoi bon ? ». Une forme de renoncement qui pourrait laisser la place aux populismes. Mais je crois à la force de l’art et à l’entêtement à la création, et j’ai confiance. Il faudra seulement redoubler d’activité et d’ardeur. Plus de levers de rideaux, plus d’artistes accueillis les deux saisons prochaines. Et des partenariats solidaires et forts. Et bien entendu avoir les moyens financiers nécessaires pour faire ce « plus » à la fois vital et symbolique. Quant à notre force de conviction, elle est intacte.

Où en êtes-vous financièrement ?

Nous respectons nos engagements et participons à la solidarité professionnelle. Ainsi, toutes les équipes artistiques que nous devions accueillir à La Criée sont payées. Nous maintenons nos activités de production de spectacles auxquels viennent s’ajouter nos nouvelles activités. Nous arrivons pour l’instant à maintenir un équilibre financier grâce à nos soutiens, aux allégements et aux économies de charges. Toutefois, nous restons très inquiets. S’il s’avérait que nous devions réduire durablement les jauges lorsque nous pourrons à nouveau accueillir le public, le manque à gagner serait considérable pour un théâtre comme le nôtre dont la part de recette de billetterie est importante. Enfin, en tant que producteurs de spectacles, nous sommes préoccupés par l’embouteillage qu’occasionnent les reports successifs qui nous amèneront à programmer plus de spectacles pour respecter nos engagements de création.

Quel est votre état d’esprit actuellement ?

Une vaillance souriante chaque jour sur le pont avec les équipes. À l’heure de la représentation, quelque chose de cruel, de douloureux en pensant à ce qui n’a pas lieu, aux plateaux éteints, aux artistes empêchés. Puis l’action l’emporte, on prépare demain avec ferveur. Sans quitter la bonne distance par rapport à ce fléau et les situations absurdes qui s’ensuivent chez l’humain ; distance qui permet l’humour. Et l’humour nous sauve de toute forme d’amertume…

Quelles sont vos projections pour l’avenir ?

Immédiatement, je vais répéter Les Hadza cueilleurs d’eau avec l’ethnologue Philippe Geslin, puis travailler au décor de Tartuffe, boucler la programmation de la saison prochaine avec le jeu des reports ! Et continuer la préparation de Trouble-Fête à Aix : chantier en avril. Nous espérons jouer Lewis versus Alice… Et construire deux saisons singulières et pleines, qui répondront à la traversée délétère que nous avons connue, comme une revanche heureuse, pleine d’artistes et généreuse. Mais aussi de nouvelles solidarités. Ouvrir ! Accueillir !

PROPOS RECUEILLIS PAR MARC VOIRY
Février 2021

theatre-lacriee.com

Photo : MONTAGE DANSE DELHI – LA CRIEE © Clement Vial

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/