Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub

3e et dernier épisode du récit historique sur la Commune Révolutionnaire de Marseille

La Commune Révolutionnaire de Marseille – Épisode 3

3e et dernier épisode du récit historique sur la Commune Révolutionnaire de Marseille - Zibeline

Depuis l’été 1870, la France est en guerre contre la Prusse, dont les troupes occupent le nord du pays et Paris est assiégé. Marseille, elle, est en situation d’insurrection. En novembre, pendant quelques jours, une Commune Révolutionnaire y a été proclamée. Au printemps 1871, la ville, qui a précédé la capitale dans le mouvement révolutionnaire, va cette fois se rallier à elle pour soutenir la Commune de Paris.

Au début de l’année 1871, Marseille vit dans un calme précaire. La ville redoute d’être envahie par les Prussiens, et l’annonce, après quatre mois de siège, de la capitulation de Paris est reçue comme un choc. Fin janvier, l’armistice est signé. Le pays se divise désormais entre capitulards et résistants. À Bordeaux, où elle s’est repliée, l’Assemblée nationale valide la capitulation et élit Adolphe Thiers « chef du pouvoir exécutif de la République française ».

Le 26 février, Thiers signe à Versailles un Traité préliminaire de paix, qui contraint la France à céder l’Alsace-Lorraine. En mars, l’Assemblée nationale choisit de s’installer à Versailles. Par crainte d’un soulèvement populaire, Thiers décide de désarmer Paris. Il veut récupérer les canons et les fusils qui ont servi à la population pour se défendre pendant le siège. Mais le 18 mars, les soldats qu’il envoie pour confisquer les armes fraternisent avec la population. C’est le début de la Commune de Paris, qui s’achèvera le 28 mai, après la « semaine sanglante ». Thiers et le gouvernement se réfugient alors à Versailles, d’où ils tentent de rétablir l’ordre.

À Marseille, la nouvelle de l’insurrection de Paris est d’abord peu diffusée. Ce sont des affiches officielles du gouvernement, relatant les événements, qui vont mettre le feu aux poudres. Ces affiches convainquent la population que Thiers, dans sa volonté de mater la révolte, œuvre en fait au rétablissement de l’Empire.

Paris ou Versailles ?

Le soir du 22 mars, pendant une réunion enflammée, Gaston Crémieux, un avocat dont l’aura est immense auprès du peuple, prend la parole : « Citoyens, les circonstances sont graves. Quel est le gouvernement que vous reconnaissez comme légal ? Celui de Paris ? Ou celui de Versailles ? »  Un cri unanime lui répond : « Vive Paris ! »

Le lendemain, pour contrer l’ardeur populaire qui s’annonce, le préfet demande au maire de mobiliser la garde nationale et d’apporter son soutien au gouvernement de Versailles. La municipalité hésite, mais refuse finalement. La population, quant à elle, n’a aucune hésitation. Dans l’après-midi, des milliers de manifestants marchent vers la Préfecture, qu’ils envahissent facilement. Le préfet et ses assistants sont faits prisonniers. Une Commission départementale, présidée par Crémieux, prend le contrôle de la situation.

Pour Crémieux, il était décisif de donner une légitimité à l’insurrection. L’idéal aurait été de provoquer des élections, en accord avec le gouvernement révolutionnaire de Paris, et de constituer un nouvel état fédéraliste et décentralisé. « Nous voulons, proclame alors la Commission, la décentralisation administrative avec l’autonomie de la Commune. »

Fragile résistance

L’idéal de Crémieux ne se réalisa pas, bien au contraire. Les insurrections menées à Lyon, Saint-Etienne ou Toulouse sont rapidement réprimées. Fin mars, seules Marseille et Paris résistent encore. La Commission est toutefois résolue à gagner sa légitimité par le vote. Le 1er avril, elle annonce la dissolution du Conseil municipal et convoque des élections pour le 5 avril.

Dans le même temps, la réaction des conservateurs se prépare. Dès le début de l’insurrection, le général Espivent de la Villeboisnet, commandant en chef de l’armée dans le département, s’est retranché avec ses troupes à Aubagne. Le 26 mars, il déclare les Bouches-du-Rhône en état de guerre, et attend le moment propice pour donner l’assaut.

La Commission ne prend pas conscience du danger qui la guette. Les armes s’entassent dans la Préfecture, elles ne sont pas distribuées aux hommes. Les points stratégiques, la butte de Notre-Dame de la Garde, les forts, la gare, ne sont pas gardés. Ce manque de précaution et d’anticipation sera fatal.

Le terrible assaut

Le 3 avril au soir, Espivent et ses troupes quittent Aubagne pour Marseille. Prévenue pendant la nuit, la Commission s’organise dans la hâte. Une centaine d’hommes est envoyée à la gare, des barricades sont érigées dans toutes les rues autour de la Préfecture. Mais à l’aube, les troupes ont déjà pris position place Castellane et sur la colline de Notre-Dame de la Garde. Les soldats sont prêts pour l’affrontement.

« Quelles sont vos intentions ?

– Nous venons rétablir l’ordre. »

Ce matin du 4 avril, Gaston Crémieux se rend jusqu’à la place Castellane. Le président de la Commission veut essayer de parlementer avec les soldats. Le général Espivent ordonne alors à Crémieux l’évacuation de la Préfecture. Les soldats se sont regroupés tout autour du bâtiment. Avec leurs canons, ils occupent aussi Notre-Dame de la Garde et le Fort Saint-Nicolas. Depuis le lever du jour, une foule nombreuse s’est rassemblée devant la Préfecture et fait face aux militaires. Après quelques intimidations de part et d’autre, c’est le début de la fusillade.

L’affrontement sera sans pitié. La Préfecture est remplie d’armes, de munitions, de vivres, et les insurgés sont décidés à lutter. Autour, dans les rues de la ville, jusque sur le haut de la Canebière, à la gare, à la Plaine, des combats ont lieu. Le déluge de balles fait des ravages dans la population, mais la résistance est vive. Vers midi, Espivent, craignant que ses soldats soient débordés par la foule, ordonne le bombardement.

Aurai totjorn la colèra                        J’aurai toujours la colère
D’aguer vist quatre artilhurs           D’avoir vu quatre artilleurs
Lo jorn de tant de malurs                   Le jour de tant de malheurs
Tirar de la Bòna Mèra                         Tirer de la Bonne Mère

témoignera, quelques années plus tard, Miquèu Capoduro, un chansonnier. Pour être compris de tous, il s’exprime en provençal, qui est alors la langue d’usage de la population. Une grande partie de la mémoire de ces événements sera transmise par des textes, des poèmes, des chants en provençal.

Ordre et désolation

Le bombardement massif dure jusqu’au soir. Depuis la Bonne Mère, plus de 300 obus sont tirés sur la Préfecture. Les tirs venus du Fort Saint-Nicolas sont beaucoup moins précis et s’abattent un peu partout sur les rues aux alentours. Les victimes sont nombreuses et les dégâts considérables. Vers 20h, les insurgés sortent de la Préfecture et se rendent. Les combats ont fait une trentaine de morts chez les soldats. Dans la population, on recense au moins 150 morts, peut-être beaucoup plus, tant la violence de l’assaut fut intense.

Le lendemain, l’ordre règne. Les troupes défilent dans la ville, rencontrant tantôt le soutien, tantôt l’hostilité, mais la révolte est matée. Le 6 avril, Thiers, encore aux prises avec l’émeute parisienne, peut annoncer : « Un nouveau et important succès vient de marquer le rétablissement de l’ordre : c’est la chute de la Commune de Marseille. »

La ville est maintenue en état de siège, elle le restera jusqu’en 1876. Pendant les jours qui suivent, une atmosphère d’épuration tombe sur la ville. Dénonciations, arrestations expéditives et exécutions sommaires rythment le quotidien.

Crémieux exécuté

Le 8 avril, Crémieux, qui a refusé de fuir, se fait volontairement arrêter. Il sera jugé du 12 au 28 juin par un Conseil de guerre. Dix-sept hommes en tout comparaissent au procès. Six seront acquittés. D’autres sont condamnés à la déportation, aux travaux forcés ou à des peines de prison. Crémieux et deux insurgés sont condamnés à mort.

Le 27 novembre, ses deux compagnons d’infortune sont graciés et déportés en Nouvelle-Calédonie. Malgré tous les recours intentés, Gaston Crémieux est exécuté le 30 novembre au Palais du Pharo. Avant d’être fusillé, Crémieux demande à n’être pas attaché et à n’avoir pas les yeux bandés. Il meurt en s’écriant : « Vive la République ! »

Pendant des années, en défi à l’état de siège en vigueur, son exécution sera commémorée. Il restera longtemps le symbole de la Commune de Marseille et de toute cette période, aujourd’hui trop oubliée. Dans son ouvrage La Commune de 1871 à Marseille, Antoine Olivesi, l’historien de référence de ces événements, en résume ainsi parfaitement la teneur :

« Depuis des siècles, la vieille cité, dont la fierté était d’avoir connu une jalouse indépendance, dormait du sommeil de la province. En 1870, en 1871, avant de retomber dans la perpétuité d’une centralisation politique et administrative, Marseille, comme par un souvenir de son libre passé, s’est un instant mise en lumière, dans la lumière de l’action autonome et de l’idéal révolutionnaire. »

Retrouvez sur ces pages :
L’épisode 1 de La Commune Révolutionnaire de Marseille
L’épisode 2 de La Commune Révolutionnaire de Marseille

JAN-CYRIL SALEMI
Juin 2016

Photo : Notre-Dame de la Garde – Marseille © Jan-Cyril Salemi

La version initiale de cette série d’articles est parue en 2011 sur le web média citoyen Marseille Bondy Blog

Bibliographie 
Les sources proviennent essentiellement des ouvrages suivants :

La Commune de 1871 à Marseille et ses origines Antoine Olivesi – Editions Jeanne Laffitte
Gaston Crémieux – La Commune de Marseille un rêve inachevé… Roger Vignaud – Editions Edisud
La Commune de Marseille – Dictionnaire Roger Vignaud – Editions Edisud
La Commune à Marseille Claude Camous – Editions Autres Temps
Histoire universelle de Marseille – De l’an mil à l’an deux mille Alèssi Dell’Umbria – Editions Agone
Marseille Roger Duchêne et Jean Contrucci – Editions Fayard