2e épisode du récit historique sur la Commune Révolutionnaire de Marseille

La Commune Révolutionnaire de Marseille – Épisode 2

2e épisode du récit historique sur la Commune Révolutionnaire de Marseille - Zibeline

1870. Depuis près de vingt ans, la France est gouvernée par Napoléon III. Le Second Empire masque la colère sociale du pays par une prospérité industrielle apparente et des conquêtes coloniales. Le 19 juillet, la guerre est déclarée à la Prusse. La ferveur patriotique étouffe un temps la contestation populaire. Mais rapidement, l’armée est en débâcle. Le 2 septembre, l’Empereur, capturé par les Prussiens, signe l’acte de reddition. Le 4 septembre, la République est proclamée en France. À Marseille, où la rébellion couve depuis des mois, il règne un climat révolutionnaire.

Dès l’annonce de la proclamation de la République, des milliers de Marseillais se sont rassemblés devant la Préfecture. Au matin du 5 septembre 1870, le peuple enfonce les portes et prend possession du bâtiment, symbole du pouvoir impérial. Pour tenter de maîtriser la situation, Léon Gambetta, ministre de l’Intérieur dans le tout récent gouvernement de la défense nationale, nomme Alphonse Esquiros comme administrateur supérieur des Bouches-du-Rhône. Celui-ci est connu pour ses idées socialistes et anticléricales, et le 7 septembre il est accueilli à Marseille avec enthousiasme. Il souffle alors en ville une grande excitation populaire, encouragée par les gardes civiques. Cette sorte de milice citoyenne, qui regroupe essentiellement des ouvriers, s’est constituée de fait lors de l’occupation de la Préfecture.

Les républicains modérés, un peu débordés, ont laissé se former cette garde civique révolutionnaire, qui fait autorité dans les rues. Elle procède à des arrestations expéditives et se montre intransigeante envers tous les opposants à la Révolution. Avec la bienveillance d’Esquiros, les gardes civiques accentuent leurs actions et s’en prennent violemment aux notables et à l’Eglise. À son arrivée, Esquiros avait constaté que la dictature à Marseille était « celle de l’opinion publique », et il décida de lui accorder quelques « sages concessions ».

La Ligue du Midi
Mais l’administrateur se trouva rapidement pris entre deux feux : d’un côté, maintenir l’ordre et d’un autre, laisser s’exprimer la Révolution. La mission est complexe, elle l’est d’autant plus que le gouvernement central est sous la menace. Les Prussiens s’approchent de Paris, et la France semble incapable de résister à l’avancée. La nation est proche de l’implosion. Pour défendre la souveraineté du territoire, Esquiros accepte les propositions d’un comité qui réclame la création d’un gouvernement du Midi.

Le 14 septembre, Esquiros adresse un ultimatum à Paris. Il demande sous trois jours l’autorisation pour les départements du Midi de s’organiser militairement. La réponse ne vient pas, et le 18 septembre, il annonce la constitution de la Ligue du Midi, qui aura « la liberté d’action entière pour l’organisation de la défense nationale ».

Treize départements s’unissent pour essayer de « sauver le Nord » : Bouches-du-Rhône, Gard, Hérault, Var, Vaucluse, Alpes Maritimes, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Drôme, Ardèche, Haute-Loire, Rhône et Isère. Marseille est désignée capitale de cette Fédération, qui forme un véritable gouvernement, avec Esquiros à sa tête. Mais au-delà du programme militaire, l’ambition de la Ligue est aussi d’imposer des décisions politiques et révolutionnaires : confiscation des biens du clergé, séparation de l’Eglise et de l’Etat, application d’un impôt sur la fortune, liberté de la presse, etc.

Risque de guerre civile
Le gouvernement central ne veut pas céder à cette agitation, mais il est déjà dépassé par son ampleur. Début octobre, la Ligue du Midi annonce : « Nous sommes résolus à tous les sacrifices, (…) et nous ferons appel à la Révolution implacable et inexorable, avec toutes ses haines, ses colères et ses fureurs patriotiques. »

Gambetta tente de destituer Esquiros. Mais le soutien de la population, qui a juré « de brûler la ville plutôt que de laisser partir Esquiros », est tel qu’il reste en poste. Durant tout le mois d’octobre, l’opposition au pouvoir central ne cesse de s’amplifier. Le gouvernement, qui face à l’avancée des Prussiens, s’est replié à Tours, n’a plus la moindre prise sur les événements. La situation est devenue explosive à Marseille qui vit désormais en situation de totale rébellion. La Ligue du Midi et les révolutionnaires s’opposent aux républicains modérés et la ville n’est pas loin de la guerre civile. Toutes les conditions sont réunies pour que bientôt la Commune s’empare du pouvoir.

Fin octobre, les révolutionnaires parviennent à faire voter par la municipalité un impôt de trois millions de francs sur les riches, destiné à la Ligue du Midi. Mais des membres modérés du conseil municipal n’entendent pas laisser la Révolution s’imposer. Ils craignent que la mairie soit envahie et en avertissent le commandant de la garde nationale. À la différence des gardes civiques, qui sont une sorte de milice révolutionnaire, les gardes nationaux sont les représentants légaux de l’autorité. Le 31 octobre, pour parer à tout mouvement, le commandant ordonne à la garde nationale d’encercler l’Hôtel de Ville.

La Commune proclamée
Le 1er novembre, la colère gronde en ville. La population n’accepte pas cette intimidation de la garde nationale. La foule se rassemble et marche sur la mairie. Les gardes nationaux sont vite débordés, le barrage est facilement forcé, et dans l’enthousiasme, la Commune Révolutionnaire de Marseille est proclamée officiellement.

Des affiches recouvrent aussitôt les murs, annonçant :
« Citoyens du Midi, une Commune Révolutionnaire, acclamée par le peuple marseillais, vient de s’installer à l’Hôtel de Ville. (…) Son but, citoyens, le voici : le salut de la République française une et indivisible. Le peuple a cru la majorité du conseil municipal incapable d’accomplir cette grande et noble tâche, il a voulu le remplacer par une Commune Révolutionnaire agissant avec énergie et résolution. »

L’ambition de la Commune est d’être reconnue par le gouvernement de Tours et de rendre officielle la Ligue du Midi. Mais Gambetta n’entend pas céder et veut reprendre la main. Il lui faut pour cela écarter Esquiros. L’administrateur, qu’il a lui-même nommé en septembre, lui est désormais ouvertement opposé et il est plus populaire que jamais auprès des Marseillais.

Gambetta désigne alors Alphonse Gent pour succéder à Esquiros. Le 2 novembre, Gent arrive à Marseille. Sitôt sur place, il se rend à la Préfecture. Il y rencontre les gardes civiques, qui occupent le bâtiment depuis deux mois, et quelques délégués de la Commune. Ils essayent de le convaincre de céder son pouvoir à Esquiros. Gent refuse.

S’ensuit une bousculade, un coup de feu part, Gent est atteint au ventre. Mais sa blessure est légère, et il parvient finalement à tirer profit de toute cette confusion. Il ne porte pas plainte contre l’auteur du coup de feu, et cette attitude lui attire la sympathie populaire. Le lendemain, la garde nationale reçoit l’ordre d’évacuer les gardes civiques de la Préfecture. La population, redoutant un bain de sang, se masse devant le bâtiment pour empêcher l’affrontement.

L’ordre rétabli
Après plusieurs heures de tension, le 4 novembre, les civiques acceptent de quitter les lieux dans le calme. Gent vient de gagner sa première bataille. Le retrait des civiques entraîne de fait la chute de la Commune, qui n’aura duré que quatre jours. Les insurgés quittent la mairie, mais Gent refuse de les poursuivre, persuadé que le calme précaire repose sur cette indulgence. En quelques jours, l’ordre est effectivement rétabli.

Le 8 novembre, Gent annonce la fusion de la garde civique et de la garde nationale. Le même jour, Gambetta déclare la Ligue du Midi illégale. Le 13, Gent adresse un télégramme à Gambetta, assurant que « l’ordre tout entier règne à Marseille ».

Mais sous ce calme apparent, l’instabilité et l’effervescence vont couver pendant tout l’hiver. Jusqu’au printemps 1871, où la ville va connaître sa seconde Commune Révolutionnaire et une sanglante répression.

À suivre…

Retrouvez sur ces pages :
L’épisode 1 de La Commune Révolutionnaire de Marseille 
L’épisode 3 de La Commune Révolutionnaire de Marseille

JAN-CYRIL SALEMI
Mai 2016

Illustration : Marseille © Malika Moine