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1er épisode du récit historique sur l'instauration de la Commune Révolutionnaire de Marseille

La Commune Révolutionnaire de Marseille – Episode 1

1er épisode du récit historique sur l'instauration de la Commune Révolutionnaire de Marseille - Zibeline

Les manifestations massives contre la loi sur le travail, le mouvement du 32 mars et de Nuit Debout ont redonné du souffle à la contestation populaire. Les mots démocratie, liberté, révolte, et même révolution résonnent un peu différemment depuis ce mois de mars 2016 qui n’en finit pas. Toutes proportions gardées, il est intéressant de donner un coup d’œil dans le rétroviseur. Il y a 145 ans, la Commune Révolutionnaire de Marseille fut la première à se mettre en place, avant celle de Paris. Entre août 1870 et avril 1871, le gouvernement du peuple parvint à s’imposer sur la ville. Premier épisode de ce récit historique.

Le 4 septembre, Gaston Crémieux, Clovis Hugues, Benoît Malon, Auguste Blanqui. Ces mots, ces noms, sont connus aujourd’hui pour être associés à des rues de Marseille. Mais combien de Marseillais savent encore vraiment à quoi font référence cette date et ces personnages ?
Au matin de son exécution, le 30 novembre 1871, Gaston Crémieux, héros et martyr de la Commune de Marseille déclarait, lucide : « On parlera un peu de moi, ce soir, dans les cafés ; mais demain, on n’y pensera plus. » Hugues fut aussi un Communard marseillais. Malon et Blanqui animaient l’agitation sociale à Paris, qui s’amplifia d’autant plus après la proclamation de la République, le 4 septembre 1870. Pendant neuf mois, d’août 1870 à avril 1871, Marseille vécut en situation d’insurrection populaire. Pour comprendre comment un tel mouvement a pu naître, il faut remonter à la source.

Empire, capitalisme et prolétariat
En 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, auteur d’un coup d’état un an plus tôt, devient Napoléon III, empereur des Français. Pour s’imposer, le régime autoritaire qui en résulte s’appuie sur la puissance militaire et sur le capitalisme naissant. L’expansion coloniale, associée à l’essor du commerce et de l’industrie sont les recettes du Second Empire. À Marseille, de grands travaux sont entrepris. La construction de bâtiments (la Préfecture, le Pharo…), et le percement de grandes avenues sont au programme.

Mais derrière ces apparences de prospérité, la situation sociale est bouillonnante partout dans le pays. Dans les milieux ouvriers, le ralliement aux idées de Marx ou Bakounine prend de l’ampleur. Les conflits sociaux et les grèves se multiplient. Marseille, où les chantiers prévus exigent une main d’œuvre très nombreuse, n’y échappe pas. En février 1867, 200 ouvriers maçons et tailleurs de pierre, travaillant au percement de la rue Impériale (future rue de la République), se mettent en grève.

Cette même année, en juillet, la section marseillaise de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) voit le jour. Cette organisation, née à Londres trois ans plus tôt, prône l’émancipation des travailleurs. À Marseille et dans sa région, où l’agitation sociale est de plus en plus vive, l’AIT apporte un soutien financier aux grévistes et coordonne des réseaux de solidarité entre les ouvriers. En 1869, la section marseillaise de l’Internationale compte environ 4 500 membres. Marseille est devenue l’une des bases de la Révolution prolétaire mondiale à laquelle aspire l’organisation.

Guerre à la Prusse
À l’été 1870, une nouvelle situation politique va précipiter les événements. Bakounine, qui plus tard tentera de mener l’insurrection à Lyon, déclare alors : « Si les ouvriers de Lyon et Marseille ne se lèvent pas immédiatement, la France et le socialisme européen sont perdus. » Le 19 juillet 1870, Napoléon III a déclaré la guerre à la Prusse. Au-delà de l’aspect militaire, l’Empereur entend profiter du conflit pour retrouver du prestige auprès de la population. Les premiers jours, l’euphorie patriotique gagne le pays. À Marseille aussi, l’enthousiasme est de mise. Les soldats, qui rentrent d’Algérie, font route pour le front de l’Est et sont acclamés dans les rues.

Mais bien vite, les revers de l’armée s’enchaînent, et à l’euphorie succèdent l’inquiétude et l’indignation. Le 7 août, au lendemain de la défaite de Forbach, une foule de 40 000 personnes se masse devant la Préfecture.
L’immense cortège est mené, entre autres, par Gustave Naquet, un journaliste, et Gaston Crémieux, surnommé en ville l’avocat des pauvres. Le bâtiment de la Préfecture, achevé en 1867, est le symbole même de l’Empire que rejettent tous les manifestants. Ce palais, au coût faramineux, a été édifié avant tout pour rappeler à Marseille l’autorité du pouvoir central. La population, réunie sur le parvis, crie sa colère.

Insurrection populaire
Gustave Naquet, rédacteur en chef du journal Le Peuple, lance un discours hostile au régime impérial. Son arrestation, le soir même, pour « cri séditieux et offense à l’Empereur », sera le détonateur de la première tentative d’insurrection. Les groupes républicains et socialistes forment alors un Comité d’action révolutionnaire qui, le lendemain, 8 août, mène une marche vers l’Hôtel de Ville. Les portes de la mairie cèdent facilement, et, acclamés par les manifestants, les membres du Comité révolutionnaire s’emparent du pouvoir. Une Commission s’installe, la toute première Commune populaire vient de naître. La Commission compte de nombreux adhérents à l’Internationale, et regroupe à la fois des ouvriers, des professeurs, des journalistes, des avocats. À sa tête se trouve l’homme qui va devenir le personnage majeur de tous ces mois d’émeute : Gaston Crémieux.

Le but déclaré de ce gouvernement éphémère est d’organiser la défense de la ville. Mais au bout de quelques heures, la police donne l’assaut. Les insurgés sont arrêtés et conduits en prison. L’expérience fut brève, mais elle va souder l’ardeur révolutionnaire pour les mois à venir.
Le 10 août, l’état de siège est décrété à Marseille. Toute manifestation est interdite, l’Empire, qui vit ses derniers jours, tente de reprendre la main et d’imposer l’ordre. Le 27 août, les insurgés de la mairie sont jugés en Conseil de Guerre. Treize personnes sont finalement condamnées à des peines d’un mois à deux ans de prison. Crémieux écope de six mois de détention. Le verdict, relativement clément, suscite pourtant l’indignation, et l’avocat en tire encore un peu plus de popularité auprès des Marseillais.

La République proclamée
Huit jours plus tard, le 3 septembre, quelques rumeurs sur la situation au front commencent à parcourir les rues. Le 4 septembre au petit matin, des affiches recouvrent les murs, annonçant la débâcle de l’armée à Sedan et la capture de Napoléon III. Dans la journée, tous les symboles impériaux de la ville sont attaqués. Les aigles, les statues, les fresques, tout est détruit dans une grande effervescence. La ferveur républicaine est partout, et sur le balcon de la mairie, les Marseillais proclament la République.

Le soir, dans l’enthousiasme général, l’annonce est faite que la République est proclamée à Paris, et que s’est constitué un gouvernement de la défense nationale. Des milliers de personnes sont dans les rues. Elles marchent jusqu’à la prison et libèrent tous les insurgés du 8 août.
Pendant toute la nuit, la liesse gagne la ville et les manifestants finissent par se rassembler devant le dernier symbole impérial encore debout : la Préfecture. Le 5 septembre à l’aube, la foule enfonce les portes et envahit la Préfecture. Le préfet, représentant en chef du pouvoir central, échappe de peu au lynchage et prend la fuite. Le peuple tient sa revanche, il occupe le palais-forteresse du régime impérial. La République est fragile, la nation est vacillante, la patrie est menacée, et Marseille s’apprête à vivre quelques semaines de véritable autonomie.

À suivre…

Retrouvez sur ces pages :
L’épisode 2 de La Commune Révolutionnaire de Marseille 
L’épisode 3 de La Commune Révolutionnaire de Marseille

JAN-CYRIL SALEMI
Avril 2016

photo : La Préfecture de Marseille symbole du Second Empire © JCS