Être ému, c’est être « touché ». Tribune d'Agnès Freschel

La chair et le(s) sensVu par Zibeline

Être ému, c’est être « touché ». Tribune d'Agnès Freschel - Zibeline

Notre langage nous le dit, notre inconscient nous le crie : être ému, c’est être « touché », et nous ne sommes pas virtuels.

Rebuilding Europe* publie le premier bilan européen sur les « pertes » du secteur culturel en 2020. Une étude qui conforte l’idée qu’il faut sauver le « secteur » culturel qui jusqu’à la pandémie COVID était une « industrie » majeure de l’Europe, génératrice d’emplois et de bénéfices. La balance commerciale largement bénéficiaire de l’Économie Culturelle et Créative (ECC) européenne justifie, selon l’agence européenne, un sauvetage d’envergure pour le secteur le plus largement touché, économiquement, par la crise en 2020, celui du tourisme ayant quant à lui été mis à l’arrêt sur une période plus courte.

Mais ce constat, s’il peut nous servir pour argumenter dans un monde libéral qui se croit gouverné par les échanges économiques, est aussi dangereux en ce qu’il envisage la culture en termes de « producteur » et de récepteur passif (si possible seul devant écran). Il prône, pour s’en remettre, une conversion du vivant vers le virtuel, ignorant la notion de territoire, et près d’un siècle de réflexion, de recherche et de mise en œuvre d’une culture de service public.
Ce constat des effets de la crise COVID sur l’ECC, si nous l’adoptons comme étant le nôtre, va nous faire accepter l’inacceptable, plongés que nous sommes dans le désarroi, le manque et l’effroi.
Car il nous masque notre réalité anthropologique : nous sommes de chair, nous nous construisons par le contact, nous en priver s’attaque à notre nature humaine. Il nous faut résister en revendiquant la place des arts vivants et publics dans chaque territoire, puisque chacun y a droit. 

Présence ou disparition
Ce renoncement au vivant pour le virtuel/numérique/digital centralise la culture au mieux à Paris, au pire dans les google’s capitales. C’est ce que les fictions d’anticipation nous prédisent depuis un bon moment, depuis Matrix jusqu’aux Furtifs. Avec ou sans virus, ce n’est pas le numérique comme média qui est en cause, mais le contrôle qu’il permet, et la perte d’usage de nos sens.
Le seul remède à cette société du contrôle imposée par le « choc » de la pandémie, c’est la sensualité. Le souffle d’un(e) inconnu(e), le froid et le chaud ressentis ensemble, l’échange des regards quand nous partageons des mots, le débat, les baisers, les rencontres amoureuses. Tout ce dont nous sommes privés depuis si longtemps que cela nous a d’ores et déjà modifiés. Tout ce dont nos ados sont privés dramatiquement à l’heure de leurs premières rencontres amoureuses, nos bébés dramatiquement à l’heure où ils apprennent à lire sur nos visages masqués, nos vieux dramatiquement parce qu’ils ont peur de rendre l’âme sans le retrouver. Et tous ceux qui cherchent cette âme sœur, ou juste le plaisir, ou juste l’aventure, et ne peuvent les trouver que sur des sites de rencontres, et pas dans la merveilleuse alchimie des gestes et des regards. 

La tragédie de la culture, ce ne sont pas les pertes de l’ECC, mais ce changement de paradigme qui risque d’être fatal à notre humanité. Les artistes, malgré leur désarroi, doivent nous aider à y résister.

AGNÈS FRESCHEL
Février 2021

*La culture pour reconstruire l’Europe – L’économie culturelle et créative avant et après la crise de la COVID-19

rebuilding-europe.eu